Quand la police étudie le désengagement policier

Une femme accrochait une bannière plaidant pour le définancement de la police, le 7 février dernier, lors d’une manifestation devant le quartier général du Service de police de la Ville de Montréal.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Une femme accrochait une bannière plaidant pour le définancement de la police, le 7 février dernier, lors d’une manifestation devant le quartier général du Service de police de la Ville de Montréal.

Le depolicing, ou désengagement policier, intrigue. Le concept, apparu aux États-Unis, renvoie aux policiers qui, devant un crime, n’interviennent pas par peur de représailles. L’École nationale de police du Québec cherche maintenant à savoir si cette tendance à la retenue a traversé nos frontières.

« C’est dur à quantifier parce qu’il y a un continuum de depolicing », explique la chercheuse de l’École nationale de police Annie Gendron. « Le cas typique d’exemple, c’est que les policiers vont volontairement éviter d’intervenir dans les quartiers plus racisés. Ou plutôt, par exemple, même s’ils étaient légitimés de le faire, vont éviter de donner une contravention. Ils vont éviter de le faire pour éviter de la contestation ou de générer une situation de crise qui pourrait découler d’un micro-événement. »

Les études autour du depolicing ou du underpolicing émergent des suites des événements de Ferguson, au Missouri, en 2014. La mort du jeune Noir Michael Brown sous les balles d’un policier remet en question la légitimité du travail des forces de l’ordre.

Peu d’enquêtes ont été menées sur cette frilosité policière au Canada. Annie Gendron et sa collègue Camille Faubert prévoient ainsi de sonder un maximum d’agents de la paix québécois pour dresser un portrait de la situation ici. « Ce qu’on veut avoir, c’est le récit des policiers sur le terrain. »

À Montréal, des policiers hésitent déjà avant d’intervenir, confie l’ancien policier du SPVM Stéphane Wall. Pour celui qui a entraîné durant 13 ans des policiers sur l’usage judicieux de la force, « la pression sociale a toujours existé sur les policiers, mais dans les neuf derniers mois, il y a vraiment eu une recrudescence. Depuis George Floyd, il y a eu énormément d’histoires qui sont sorties dans les médias et sur les réseaux sociaux. Le climat n’est pas facile. […] Il y a vraiment des gens très motivés que je connais, des policiers exceptionnels qui sont concernés. Il y en a de plus en plus qui baissent les bras. Je ne veux pas être alarmiste. Je veux être réaliste et dire que le phénomène prend de l’ampleur actuellement. »

La pression sociale a toujours existé sur les policiers, mais dans les neuf derniers mois, il y a vraiment eu une recrudescence. Depuis George Floyd, il y a eu énormément d’histoires qui sont sorties dans les médias et sur les réseaux sociaux. Le climat n’est pas facile.

 

Cette démobilisation mène à une baisse du niveau de sécurité, renchérit-il. « Il va aussi y avoir moins de jeunes issus de la diversité qui vont rentrer dans la police. […] Certains disent qu’un policier haïtien n’est pas un vrai Haïtien, parce qu’il est un policier. »

Causes multiples

Selon Stéphane Wall, les policiers agissent moins lorsqu’ils ne se sentent plus appuyés par la population, les politiciens, le système de justice ou leur chaîne de commandement. « Ils se disent qu’ils ne mettront pas leur vie, leur carrière, leur famille en péril parce que la société ne veut pas qu’ils travaillent. Ces gens-là en font de moins en moins. » 

Dans un rapport du gouvernement sur la réalité policière paru en 2019, Québec mettait déjà en garde contre les conséquences sur les policiers d’un système de justice défaillant. « Lorsque des enquêtes policières sont connues du public, mais qu’elles tardent à connaître un dénouement ou qu’elles ne mènent pas à l’arrestation des personnes qui en sont la cible, l’indépendance des corps de police, leur impartialité ou leur compétence sont parfois mises en doute. »

D’ailleurs, l’instauration en juillet dernier d’un nouveau code de conduite au SPVM encouragerait le depolicing, selon M. Wall. Les policiers doivent maintenant fournir les motifs de chaque interpellation aux personnes à qui ils demandent de décliner leur identité. Ils doivent aussi remplir une fiche détaillant les raisons de l’intervention, bien que la mesure ne soit pas obligatoire lors d’une interaction sociale. « Si je suis obligé de remplir une fiche chaque fois que je dois parler à quelqu’un, je ne vais pas aller lui parler. Je vais attendre l’appel d’un citoyen, dit Stéphane Wall, qui craint une diminution de la prévention. Si on ne permet plus au policier de rentrer en contact avec les citoyens, d’aller enquêter sur des vols d’autos, comme certains radicaux le demandent, on va laisser la voie libre à des criminels. »

Jessica Quijano, porte-parole de la Coalition pour le définancement de la police, réfute cet argument. « Je ne pense pas que la police devrait faire de la prévention. Je pense que la société devrait faire de la prévention. »

Selon elle, la police continue d’être perçue comme une menace, car les marginaux sont considérés comme des criminels plutôt que comme des victimes de la pauvreté ou de problèmes de santé mentale. « Si on regarde par exemple un quartier comme Montréal-Nord. La raison pourquoi il y a plus d’armes à feu là, c’est parce qu’il y a plus de police. Quand tu n’es pas protégé par l’État, quand tu es par exemple dans le travail du sexe ou le trafic de drogue, alors souvent il faut que tu sois armé pour être protégé. Je connais beaucoup de personnes qui travaillent dans la rue et elles ont une arme à feu pour se protéger de la police. »

La question du définancement

Jessica Quijano milite pour que le retrait des forces de l’ordre soit compensé par d’autres types d’intervenants non armés. « La majorité des appels faits au 911 sont pour un voisin qui met trop de musique, note-t-elle. Ce sont des choses où l’on pourrait intervenir d’une autre façon. Ça coûte énormément d’argent qu’on pourrait investir ailleurs. »

Le principe, ajoute-t-elle, « ce n’est pas juste de définancer la police. C’est de la remplacer par quelque chose de plus efficace. » Elle prend comme exemple les policiers qui sanctionnent les itinérants, tandis que leur salaire pourrait à son avis servir à payer des logements abordables.

Aux yeux de Stéphane Wall, la répression policière oblige plutôt les criminels à se tenir sur leurs gardes. « Au lieu d’être proactifs, au lieu de faire de la prévention, les policiers vont juste réagir après le crime. Si on veut régler des problèmes sociaux, il faut que les policiers se sentent concernés sur le terrain. Il faut qu’ils sentent qu’on leur fait confiance et qu’ils font partie de la solution. Au lieu de voir le policier comme une ressource en relation d’aide, on le voit comme un instituteur qui veut absolument faire du mal. C’est pas ça. La majorité des policiers, on est là pour aider les gens qui ne vont pas bien. »

Les chercheuses de l’École nationale de police présenteront les conclusions de leur étude de « perfectionnement policier » d’ici l’automne prochain.

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