Dévoiler son féminisme islamique et son unicité

André Lavoie
Collaboration spéciale
Lorsque revient, inlassablement, la question du voile — une adhésion volontaire ou une obligation? — Imahe Khlifate revendique le fait que «toute femme est capable de faire ses propres choix».
Image: Getty Images Lorsque revient, inlassablement, la question du voile — une adhésion volontaire ou une obligation? — Imahe Khlifate revendique le fait que «toute femme est capable de faire ses propres choix».

Ce texte fait partie du cahier spécial Religions

Malgré une ligne téléphonique capricieuse entre le Congo et le Québec, les propos d’Imane Khlifate sont particulièrement limpides, sans ambiguïté, autant sur la ferveur de sa foi musulmane que sur son défi profond d’actualiser les principes du Coran dans son quotidien. Son parcours personnel, scolaire et professionnel en est la preuve éclatante.

D'origine marocaine et installée depuis longtemps au Québec, Imane Khlifate travaille actuellement pour une compagnie pétrolière américaine installée dans ce pays d’Afrique centrale, un mandat de gestionnaire prolongé en partie à cause de la pandémie. Spécialisée en génie civil, elle affiche une curiosité débordante et un appétit réel pour tout ce qui touche la vie en société. Elle détient des diplômes en santé environnementale et en gestion de projets, sans compter son MBA.

Au milieu de tout cela, une parenthèse résolument spirituelle terminée à l’Université de Montréal avec un mémoire de maîtrise intitulé Une perspective féministe islamique contemporaine dans un cadre théologique de libération, diplôme obtenu en 2018. « Ma directrice me disait en rigolant : “Toi, tu as fait une thérapie !” » se souvient Imane Khlifate sur un ton amusé. Mais c’était beaucoup plus que cela, et l’exercice ne fut pas tant souffrant que… libérateur.

Le reflet d’une « bizarrerie »

« Je n’arrivais pas à structurer ma pensée par rapport à un malaise que je refusais de voir », souligne cette mère de deux enfants qui poursuivent leurs études à Montréal, dont un en ingénierie. Par sa formation et son métier, elle évolue depuis longtemps dans un monde d’hommes, a visiblement su y faire sa place (elle a travaillé pour diverses compagnies européennes, mais aussi canadiennes), mais constatait dans le regard des autres le reflet d’une « bizarrerie ». Entre autres à cause de son voile, symbole de sa foi.

Je suis une femme éprise de liberté et de justice sociale indépendamment de toute appartenance religieuse, mais aussi croyante

 

En effet, ce vêtement n’est pas pour elle une contrainte, un symbole de soumission, mais un aspect aussi important que tous les autres dans sa pratique religieuse. Et ce, malgré le fait qu’elle a pu constater certaines formes de discrimination, notamment sur le plan professionnel.

« Une femme sans voile semble considérée comme plus émancipée, et on va lui offrir un certain type de travail, tandis que moi, ça devient tout à coup bizarre, constate à regret Imane Khlifate. C’est un jugement où l’on tient pour acquis que je suis une personne qui devrait passer plus de temps à la maison… »

Or, il n’en est rien, et elle tient à ce que ça se sache. « Je suis une femme éprise de liberté et de justice sociale indépendamment de toute appartenance religieuse, mais aussi croyante. Pour moi, l’essentiel, c’est d’être en harmonie avec tout cela », dit celle qui vient de se lancer dans des études doctorales, toujours en lien avec ses réflexions spirituelles, et en puisant aussi dans sa récente expérience en sol africain.

Un esprit solidaire et œcuménique

Pour parvenir à cet équilibre, son mémoire de maîtrise fut une étape importante, pour réfléchir notamment aux multiples facettes de l’Islam, qui « se décline au pluriel » et qui, contrairement au catholicisme, n’est pas dirigé par une autorité suprême, à l’image d’un pape, par exemple. En soulignant cette différence, Imane Khlifate témoigne aussi du fait que sa voix féministe au sein de l’Islam se rapproche beaucoup des mêmes voix qui traversent l’Église catholique.

Si elle dit comprendre la résistance de plusieurs Québécois par rapport aux symboles religieux, un héritage parmi tant d’autres de la Révolution tranquille, elle constate également que le rejet n’est pas systématique. D’où son alliance, inspirante, avec des femmes chrétiennes « qui se définissent aussi comme féministes », citant des groupes comme L’autre parole ou Maria’ M, des militantes toutes unies dans un esprit solidaire et œcuménique.

Lorsque revient, inlassablement, la question du voile — une adhésion volontaire ou une obligation ? — Imahe Khlifate revendique le fait que « toute femme est capable de faire ses propres choix ».

« La croyance, c’est quelque chose de très personnel, de très intime. Lorsque les choses sont imposées, c’est là que ça devient un problème. À l’inverse, ne pas porter le voile, ça voudrait dire que je répondrais à des normes [sociales] et à des visions qui ne sont pas les miennes. Je ne parle qu’en mon nom, je ne représente personne d’autre que moi-même, mais si d’autres pensent de la même façon, et sont aussi épris que moi de justice sociale, tant mieux ! »