La marche pèlerine, un cheminement vers soi

Charlotte Mercille
Collaboration spéciale
Le corps rompu par le temps, l’effort et la solitude offre au pèlerin l’occasion de toucher à quelque chose au plus profond de lui.
Photo: Bottes et vélo Le corps rompu par le temps, l’effort et la solitude offre au pèlerin l’occasion de toucher à quelque chose au plus profond de lui.

Ce texte fait partie du cahier spécial Religions

Autrefois conservateur et catholique, le pèlerinage s’est affranchi de son berceau religieux. Il entre aujourd’hui dans une spiritualité universelle où le marcheur recherche une expérience authentique et transformatrice. C’est la prémisse du nouvel ouvrage Marcher, parler, écouter. L’exercice pèlerin, écrit par Éric Laliberté et Brigitte Harouni.

Désirant partager les bienfaits que le pèlerinage a eu sur leur vie, le couple a cofondé le blogue Bottes et vélo en 2014. Il organise aussi des voyages en groupe partout dans la province. En parallèle, Éric Laliberté termine son doctorat sur l’accompagnement des pèlerins à l’Université Laval.

Fraîchement paru aux éditions Novalis, Marcher, parler, écouter. L’exercice pèlerin rassemble leurs plus récentes réflexions sur leur passion. Le livre a pour but de décrire la spiritualité des randonneurs qui s’envolent pour Compostelle ou d’autres destinations sacrées sans nécessairement avoir de visée religieuse.

« Compostelle est devenu plus qu’une destination religieuse ; c’est un concept de cheminement personnel, de la même manière que la ville grecque de Marathon est devenue un nom commun pour désigner une expérience en particulière », observe Éric Laliberté. Il ajoute que si, officiellement, 350 000 pèlerins font le chemin de Compostelle chaque an, ce nombre est largement sous-estimé compte tenu du fait que la plupart des voyageurs ne vont pas récupérer leur attestation.

Le roman Wild. Marcher pour se retrouver, publié par Cheryl Strayed, qui relate sa traversée du Pacific Crest Trail, offre un autre bel exemple d’un pèlerinage de type laïque. Ce qui commence comme une longue randonnée pour l’héroïne la transporte vers des paysages époustouflants, mais la confronte aussi à de profonds questionnements sur le sens de sa vie.

Randonnée ou pèlerinage ?

Or, à quel moment la marche devient-elle pèlerine ? « C’est une combinaison d’efforts physiques sur une longue durée qui mène à une expérience spirituelle », répond Brigitte Harouni.

Que ce soit en traversant l’océan à la rame ou en escaladant l’Everest, le corps rompu par le temps, l’effort et la solitude offre au pèlerin l’occasion de toucher à quelque chose au plus profond de lui. La sociologue Danièle Hervieu-Léger a d’ailleurs recensé une vingtaine d’expériences spirituelles de ce type vécues pendant la pratique de sports extrêmes.

La particularité du chemin pèlerin se trouve aussi dans les rencontres humaines qui viennent confronter les habitudes et bousculer les certitudes. Sur cette route, une communauté se forme spontanément. « Le pèlerinage met en évidence les liens d’amitié et de structure : ces rencontres simples et plaisantes qu’on retrouve plus rarement dans nos sociétés », explique la professeure d’université.

Cette dernière trace la nuance entre la notion de partir et de quitter le terrain connu. « Partir implique un retour, alors que quitter évoque un point de non-retour, un adieu. » Le pèlerinage entre davantage dans cette dernière définition.

Le pèlerinage est aussi une occasion de faire le point sur une situation ou de marquer de grandes transitions, comme le départ des enfants de la maison ou un divorce. Le malaise ou le manque dans la vie quotidienne est assez grand pour s’embarquer vers une telle odyssée.

Le boom du tourisme spirituel

Les chemins de type Compostelle se multiplient dans le monde. Le Québec compte une dizaine d’itinéraires, notamment aux Îles-de-la-Madeleine, à Thetford Mines, à Lac-Mégantic et au Lac-Saint-Jean. La journaliste Fabienne Bodan a par ailleurs recensé près de 800 chemins pèlerins dans le monde, et près de la moitié d’entre eux s’inspirent de Compostelle.

Le pèlerinage rassemble désormais des personnes issues d’une myriade de traditions religieuses. L’association franco-suisse Compostelle-Cordoue s’adonne justement à soutenir le multiculturalisme pèlerin en favorisant un dialogue pacifique entre les marcheurs.

Les pèlerins constituent aussi une clientèle de choix pour l’industrie du slow tourism, car ils s’arrêtent souvent en chemin, font escale dans les petits villages pour s’approvisionner dans les épiceries et dormir dans les auberges. « Des villages entiers renaissent grâce à cet intérêt », remarque Éric Laliberté.

Cet engouement s’inscrit aussi dans une ère où le voyage expérientiel a la cote au sein de la génération Instagram. « Les jeunes veulent vivre quelque chose qui les dépasse et Compostelle remplit parfaitement ces critères de l’expérience à vivre une fois dans une vie », indique Brigitte Harouni.

Réhabiliter la spiritualité au Québec

Le livre cherche à redonner à la spiritualité ses lettres de noblesse au Québec. « Les Québécois sont frileux par rapport à la religion. On a besoin de réapprivoiser la spiritualité, de lui redonner une place dans nos vies », estime Éric Laliberté.

Le goût amer qu’a laissé le dogme catholique y serait d’ailleurs pour quelque chose. « La voiture n’est plus celle de 1912, elle a une allure complètement différente. De la même manière qu’on peut accepter que la spiritualité change de visage. La coquille est différente, mais l’essence reste la même », image le chercheur.

Les fins de semaine et les voyages organisés par Bottes et vélo dépendent actuellement de l’évolution de la pandémie. Si les circonstances le permettent, un groupe de marcheurs pourra prendre le large vers les Îles-de-la-Madeleine au mois d’août.


Marcher, parler, écouter. L’exercice pèlerin, Éric Laliberté et Brigitte Harouni, Novalis, 2021, 248 pages

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