Misère et mépris pour les femmes détenues à la prison Leclerc

Le dernier rapport du Protecteur du citoyen faisait état de pratiques de fouilles à nu abusives en prison, en évoquant le cas d’une personne fouillée à nu 24 fois en quatre jours, même la nuit.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le dernier rapport du Protecteur du citoyen faisait état de pratiques de fouilles à nu abusives en prison, en évoquant le cas d’une personne fouillée à nu 24 fois en quatre jours, même la nuit.

Eau potable douteuse, fouilles à nu abusives, conditions sanitaires déficientes, mépris de la part du personnel : les conditions des femmes à la prison Leclerc se sont dégradées, soutiennent des organismes de défense des droits de la personne ainsi que des témoins directs.

Une prisonnière, Marina Bonard, explique au Devoir : « Ça va très mal ! On est rendues au pire du pire. On réussit à peine à avoir des serviettes sanitaires et du shampoing. »

La Ligue des droits et libertés affirme que, malgré des promesses faites par l’État, « la situation a empiré pour les prisonnières ».

Ce constat est corroboré par plusieurs témoignages, dont celui d’une religieuse. En entrevue, sœur Marguerite Rivard affirme que les informations qu’elle compulse ne laissent pas de doute sur ce qui se produit. « C’est pire que jamais, dit la religieuse d’une voix calme. Le personnel et des infirmières qui insultent les femmes, c’est du quotidien… »

« Le mépris pour ces femmes incarcérées, je ne peux pas vous dire à quel point ça n’a pas de sens pour des êtres humains », dit sœur Rivard.

Mépris

Louise Henry, 57 ans, fréquente depuis peu une maison de transition, après avoir purgé une peine à l’établissement de détention Leclerc et survécu à la COVID-19. « Juste la façon dont ils nous parlent ! Moi, c’était tout le temps : “Eille, Henry, envoye icitte !” » À son avis, le comportement du personnel aggrave la détresse de ces femmes plutôt que de les aider à se sortir de la misère.

« Le plus gros problème, c’est le personnel, martèle sœur Rivard. S’il y avait au moins du respect, ce serait déjà autre chose qu’une prison. Ça aiderait à changer les choses. Mais il y a une mentalité là-dedans qui relève du mépris institutionnalisé. »

Questionné à ce sujet par Le Devoir, le ministère de la Sécurité publique ne nie pas l’existence de problèmes. Il affirme cependant que des actions sont entreprises pour « améliorer la culture organisationnelle » et faire en sorte que « les interventions du personnel soient de plus en plus adaptées aux besoins spécifiques des femmes incarcérées ».

Il y a de la vermine partout dans ce pénitencier

En prison, les femmes n’ont rien à elles, dit sœur Rivard, et on leur enlève jusqu’à la dignité qui leur reste. Sortie depuis peu de l’établissement Leclerc, Annie [pseudonyme] explique que les visioconférences prévues avec son fils adolescent étaient annulées à répétition faute apparemment de personnel. Plus d’une fois, dit-elle, elle a braillé de rage devant le manque d’humanité qui règne à la prison Leclerc. Elle parle de certains gardiens qui prennent plaisir à terroriser les femmes en hurlant. Il est clair pour elle qu’il est dangereux de même porter plainte contre ces gardiens.

Selon la détenue Marina Bonard, il est courant pour les femmes de se faire rabaisser. « Ferme ta crisse de gueule ! Va chier ! Crisse de conne ! Tout le temps… Et on te locke pour rien… »

Annie raconte qu’on crie sans cesse contre les détenues. « Une fille qui demande à boire, on lui répond que c’est “au mérite”. Une autre qui demande à manger se fait répondre qu’elle est déjà bien assez “une grosse crisse” comme ça. »

Ce climat contribue à provoquer des tentatives de suicide, pense Louise Henry. Il y en aurait bien plus qu’on ne veut bien le croire, selon elle. « Tu peux en avoir toutes les semaines… C’est fréquent. Et les filles qui se mutilent… C’est épouvantable ! Tu brailles… Il n’y a pas d’aide. »

Dans un rapport publié en 2020, le Protecteur du citoyen évoquait le cas d’une femme enceinte qui s’était vu refuser, quelques mois plus tôt, un matelas adapté pour sa cellule. Selon l’établissement, elle devait peser « au moins 300 livres » pour avoir droit à un matelas spécial.

Marina Bonard parle de consœurs blessées par ces matelas de cellule. « Ce ne sont plus des matelas, mais comme des plaques vertes, dures comme du métal. »

Le royaume des mouches

« Il y a de la vermine partout dans ce pénitencier », raconte Louise Henry, pour qui le lieu est bien « plus que sale ». Dans les douches, raconte-t-elle, il y a beaucoup « de vers blancs ».

« On m’a apporté des biscuits à l’érable avec des vers qui dansaient dessus, raconte Annie. Je l’ai dit à l’agent, qui m’a répondu : “Ça va être correct, c’est des protéines.” J’ai vu des mulots, des rats, en quantité. »

Le revêtement des murs tombe en de nombreux endroits. Partout, dit Louise Henry, il y a des drosophiles. « Il y a beaucoup de petites mouches, tout le temps. Les gardiens disent que c’est parce que les filles produisent de la baboche », un alcool frelaté. Rien de moins conforme à la réalité, soutient Louise Henry. « Dans la chapelle, il y en a aussi des quantités, de ces mouches-là ! »

« Il n’y a pas de chauffage là-dedans en hiver », ajoute Louis Henry, ce que confirment d’autres détenues. « Les gars, eux, ils cassent tout lorsqu’ils sentent que la situation est injuste ou inacceptable. Mais les femmes ne sont pas ainsi. Elles se replient sur elles-mêmes. Elles pleurent. »

Fouilles à nu

Les fouilles à nu menées sans ménagement se perpétuent à l’égard des femmes, indiquent les témoignages recueillis par sœur Rivard.

« Les fouilles à nu, c’est terrible. La première fois que j’ai vu une petite de 19 ans se faire fouiller, les gardes ont exigé qu’elle enlève devant eux son tampon, raconte Louise Henry. Et puis, la façon dont ils nous parlent en faisant ça : “Lève-toi les boules ! On voit rien ! Penche-toi plus ! Penche, qu’on voie !” »

Annie affirme qu’on l’obligeait à ouvrir toujours plus les lèvres de son vagin. « Le pire, dit-elle au Devoir, c’est pour les transgenres : ils font exprès. C’est une humiliation pas possible. »

Le dernier rapport du Protecteur du citoyen faisait état de pratiques de fouilles à nu abusives en prison, en évoquant le cas d’une personne fouillée à nu 24 fois en quatre jours, même la nuit.

Le ministère de la Sécurité publique indique au Devoir que « les fouilles à nu des personnes incarcérées sont effectuées dans le respect des normes en vigueur ». Ces fouilles, précise le ministère, « consistent en un examen visuel uniquement et sont effectuées à l’abri des regards par un membre du personnel de même sexe ».

Eau douteuse

Les femmes de la prison Leclerc se plaignent d’une eau de robinet aux reflets brunâtres, quasi impossible à boire. « L’eau n’est pas potable là-dedans », résume tout simplement Louise Henry. En 2018, une analyse de cette eau révélait « un profil chimique anormal », c’est-à-dire des taux de plomb, de fer et de cuivre très au-delà des normes acceptables, avait révélé le quotidien La Presse. Les recommandations du rapport pour corriger la situation avaient été caviardées. « Moi, de cette eau-là, j’en buvais pas dans ma cellule. C’est impossible », raconte Annie.

Les choses ont-elles changé ? Non, clament des détenues. Toujours pas possible de faire confiance à cette eau sur laquelle tout le monde lève d’instinct le nez tant elle lève le cœur. « L’eau est tellement dégueulasse… Elle est en dessous de dégueulasse », affirme la détenue Marina Bonard.

Questionné par Le Devoir à ce sujet, le ministère de la Sécurité publique rétorque que les « quantités anormales de métaux » détectées en janvier 2018 concernaient des échantillons prélevés, « pour la plupart, seulement au premier jet ». Autrement dit, « après quelques minutes d’écoulement », l’eau s’avérait conforme. La situation s’est-elle améliorée ? Des correctifs mineurs ont été apportés par la Société québécoise des infrastructures, indique le ministère de la Sécurité publique, qui soutient que l’eau répond aux normes. « De l’eau potable en quantité suffisante a été fournie au besoin aux occupants », dit le ministère au Devoir.

Abus sexuels dans l’enfance

« C’est du pauvre monde, les femmes en prison. Du monde qui n’est pas instruit. La plupart du temps, ces femmes-là ont été victimes de violences, d’inceste », constate Louise Henry.

« Les abus sexuels dans l’enfance, c’est le chemin qui conduit souvent à la prison, explique sœur Rivard. On a là du monde qui est abîmé depuis l’enfance. Je dirais qu’au moins 80 % des femmes qui sont là ont été abusées dans leur enfance. »

Pour briser la spirale du pire, croit sœur Rivard, il faudrait cesser de concevoir la punition comme une solution. « Mais c’est sur la punition plutôt que sur la réhabilitation qu’on mise encore ! Ça n’a aucun sens… On mise sur pire que la punition en fait : on mise sur le mépris. Ce mépris contre les femmes dans les prisons, vous n’avez pas idée de ce que c’est. » Pour s’en sortir, il faut d’abord compter sur de meilleures conditions de vie en société, croit-elle. « L’approche correctionnelle imposée à ces femmes est inadéquate » en tout cas, renchérit de son côté Élisabeth Dupuis, de la Ligue des droits et libertés.

En ce moment, avec la COVID, c’est encore pire en prison, soutient Louise Henry depuis une maison de transition. « Les femmes passent toute la journée en cellule. Ce n’est pas une façon d’aider ces femmes-là à se sortir de la misère, de la pauvreté, de la prostitution, des abus… »

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse se dit plus que jamais « préoccupée par la situation à la prison Leclerc et plus généralement par le respect des droits des femmes en détention au Québec ». La Commission a ouvert des dossiers de plaintes et rappelle que la Protectrice du citoyen, dans une suite de rapports annuels, a déjà proposé en vain des recommandations pour améliorer les conditions d’incarcération des femmes au Québec.

 
 

Une version précédente de cet article, qui laissait entendre erronément que le ministère de la Justice gère la prison Leclerc, a été modifiée.

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