«En vivant au Québec, j’ai repris le goût de parler français»

Luciano Sunda et Nathalie Florence Biagcheun vont recevoir dans quelques mois leur résidence permanente. La famille caresse le rêve d’ouvrir une épicerie avec des produits africains. Elle aura elle-même bientôt une troisième bouche à nourrir, avec un bébé déjà en route.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Luciano Sunda et Nathalie Florence Biagcheun vont recevoir dans quelques mois leur résidence permanente. La famille caresse le rêve d’ouvrir une épicerie avec des produits africains. Elle aura elle-même bientôt une troisième bouche à nourrir, avec un bébé déjà en route.

La langue maternelle de Luciano Sunda est le portugais de l’Angola, mais il charrie toute une petite francophonie comme bagage. Il a passé une partie de sa jeunesse en République démocratique du Congo, deuxième pays au monde après la France pour le nombre de locuteurs du français, puis il a aussi travaillé au Congo-Brazzaville et il est passé rapidement par la Belgique avant d’atterrir dans le Maine, aux États-Unis. Puis en mars 2018, il a choisi de venir s’installer au Québec avec sa petite famille.

À ses côtés, dans leur appartement de Saint-Hyacinthe, sa femme, Nathalie Florence Biagcheun, parle aussi de la force du français dans son propre pays d’origine, le Cameroun. L’un des seuls endroits au monde, hormis Montréal, où l’on salue par un bilingue « bonjour-hi ! ».

La langue n’était décidément pas un obstacle pour l’intégration du couple et de leurs deux enfants : « Nous leur parlons principalement français d’ailleurs, c’est sûr que ça aide », dit Mme Biagcheun.

La famille s’est installée en éclaireurs à Saint-Hyacinthe en septembre 2018, après avoir connu l’entassement et les emplois dans des usines de transformation alimentaire à Montréal et en périphérie de la ville. « D’abord, ce n’était pas mon domaine, puisque j’ai beaucoup d’expérience plutôt en métallurgie. En plus, c’était la nuit. Mais aussi, je n’aime pas du tout le bruit en ville », explique M. Sunda.

Quitter la métropole fut « l’une de nos meilleures décisions », assure le couple à l’unisson.

Les premiers mois, on allait au centre commercial et on pouvait compter les Noirs sur les doigts d’une main. Des personnes âgées s’approchaient de ma fille dans sa poussette et demandaient de la prendre dans leurs bras. C’était la première fois qu’elles voyaient un bébé africain.

 

Saint-Hyacinthe est en effet une terre d’accueil depuis longtemps, mais il y a eu une accélération des nouveaux arrivés dans les dernières années. Cette municipalité dépassait déjà la région de Québec lors du dernier recensement en 2016 pour la proportion de sa population qui est née à l’étranger : on y trouvait en outre 6 % de minorités visibles lors de ce recensement, contre 4,9 % dans la Vieille Capitale.

Un organisme de liaison appelé Forum 2020 calcule que ce sont plus de 500 personnes qui s’installent chaque année en moyenne dans cette municipalité de taille moyenne. « Depuis qu’on est là, plusieurs autres Africains sont venus aussi s’installer. On est même en train de fonder notre propre association pour se solidariser », raconte M. Sunda.

Sa femme renchérit : « Les premiers mois, on allait au centre commercial et on pouvait compter les Noirs sur les doigts d’une main. Des personnes âgées s’approchaient de ma fille dans sa poussette et demandaient de la prendre dans leurs bras. C’était la première fois qu’elles voyaient un bébé africain. »

« C’est ma maison maintenant »

L’exil, M. Sunda connaissait déjà, mais sous une forme plus momentanée. Il a en effet travaillé sur des plateformes pétrolières et des navires de forage au large de la côte de l’Angola et passait parfois un mois complet sans toucher terre. « On travaillait avec toutes les couleurs, c’était vraiment comme aux Nations unies », se souvient-il. Après s’être débattu quelques années avec l’anglais aux États-Unis, il était content de se retrouver en territoire linguistique plus familier : « En vivant au Québec, j’ai repris le goût de parler français. Un Québécois, quand il parle, il chante plus qu’un Français, et j’adore cette façon de parler. »

 

Après leur déménagement en région, il a eu la chance de suivre une formation professionnelle de neuf mois pour pouvoir intégrer sa profession au Québec. Il travaille aujourd’hui à l’usine Law-Marot-Milpro qui fabrique des séchoirs à grains et de l’équipement général pour les meuneries. Son patron voudrait bien embaucher d’autres immigrants puisque son usine a du mal à rouler à plein rendement, faute de personnel.

« C’est ma maison maintenant », dit-il, saluant l’hospitalité de l’entreprise. Le couple est particulièrement reconnaissant à cet employeur et aux organismes de soutien des immigrants locaux, car en septembre 2019, ils ont tout perdu. Un peu plus d’un an après être arrivés avec quelques valises, ils devaient repartir à zéro, une autre fois : un incendie a ravagé l’immeuble résidentiel où ils étaient installés. « Ce fut une perte totale, mais heureusement on est tous sortis sans rien, puisque le feu a frappé en plein après-midi », dit Mme Biagcheun.

La famille est maintenant à quelques mois de recevoir sa résidence permanente et s’est réinstallée dans un autre appartement, avec l’aide de l’Office d’habitation des Maskoutains. Le couple caresse le rêve d’ouvrir une épicerie avec des produits africains, pour approvisionner les immigrants, et aussi faire découvrir d’autres cuisines aux Québécois. Il y aura bientôt une troisième bouche à nourrir, avec un bébé déjà bien en route.

L’Afrique à visiter

Et les rêves pour la suite ? « Je voudrais bien que vous parliez beaucoup de l’Angola, parce qu’on me demande souvent où c’est sur la carte. Je veux que les Québécois sachent qu’ils peuvent aller passer leurs vacances là-bas, c’est tout à fait calme. » Luciano Sunda a attendu patiemment à la fin de l’entrevue pour retourner au pays natal. Ses diamants, son pétrole, son potentiel agricole, ses eaux riches en poisson, ses plages, son propre « Rio de Janeiro » avec la statue du Christ qui surplombe la seconde ville en importance, Lubango. « Ça fait beaucoup de choses à chercher sur Internet », promet-il en reprenant sur l’unique hippotrague noir géant appelé sur place la palanca negra et la fleur du désert Welwitschia mirabilis.

« Nous faisons l’effort de tout connaître du Québec, son histoire, sa culture, son environnement, sa façon de vivre. J’aimerais que les Québécois puissent voir l’Afrique comme un endroit à visiter », dit-il. Et là encore, il n’y a pas meilleur ambassadeur.

 

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