​Locaux commerciaux vacants: où s’en va le Mile End?

«Les gens quittent et les commerces aussi», se désole Dominique Dupuis, qui réside depuis 15 ans dans le Mile End. Quand ses enfants auront atteint l’âge adulte, l’artisan envisage de «quitter Montréal», confie-t-il.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir «Les gens quittent et les commerces aussi», se désole Dominique Dupuis, qui réside depuis 15 ans dans le Mile End. Quand ses enfants auront atteint l’âge adulte, l’artisan envisage de «quitter Montréal», confie-t-il.

Le Mile End, qui a connu une vague d’embourgeoisement dans les dernières années, serait-il en voie de se dévitaliser ? Alors que le nombre de vitrines placardées ou barbouillées de graffitis s’accumule dans ce quartier de Montréal, cette perspective inquiète plusieurs résidents et commerçants rencontrés par Le Devoir.

Sur la rue Bernard Ouest, les locaux commerciaux vacants se succèdent, telles des cicatrices au cœur du Mile End. Dans les dernières années, de nombreux commerces locaux ont fermé leurs portes dans ce quartier en pleine ébullition, souvent à la suite d’une hausse importante de leur loyer. Cela a notamment été le cas tout récemment du commerce Arts Café, situé sur l’avenue Fairmount Ouest.

« Ça n’a aucun sens », déplore John Stuart, un résident du quartier qui travaille à l’Université Concordia. « Tout le monde veut tellement faire de l’argent vite et bien », soupire-t-il en référence aux propriétaires de locaux commerciaux. « C’est comme le Far West actuellement », lance également la locataire d’un espace commercial dans le Mile End, Geneviève Heistek.

La spéculation, on est rendu à un point tel qu’elle est inquiétante

Les propriétaires du bâtiment où se trouve le commerce Arts Café ont pour leur part fait valoir au Devoir samedi que le non-renouvellement de ce bail n’était pas associé à une hausse abusive du loyer, mais à un bris de certaines de ses conditions par ses locataires. Les locataires auraient notamment « cessé de payer le loyer à temps » dans les derniers mois, ont affirmé les propriétaires par courriel.

Une spéculation inquiétante

Associé à la présence d’artisans locaux ainsi qu’à une vie communautaire et culturelle forte, le Mile End a vu dans les dernières années plusieurs de ses boutiques spécialisées et ses restaurants indépendants céder la place à des succursales de « grandes chaînes », ce qui nuit à la « mixité commerciale », constate le conseiller de la Ville dans le district du Mile End, Richard Ryan.

« Il y a un risque que les locaux restent vacants pendant un certain temps », évoque-t-il par ailleurs. L’élu de Projet Montréal, qui a piloté l’an dernier une vaste consultation sur le phénomène des locaux commerciaux vacants, s’inquiète ainsi de la possibilité que des propriétaires laissent volontairement ces derniers vides dans l’optique de les vendre ou de les louer à fort prix dans quelques années.

« J’ai l’impression que les propriétaires ont plus avantage à garder des locaux vides qu’à les louer », constate aussi le propriétaire de la boulangerie artisanale Capucine et Tournesol, , Philippe Sayad. Celui qui est locataire de son espace commercial depuis 26 ans tient le coup dans le « désert » qu’est devenue cette partie de la rue Bernard Ouest.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Le Coin B, un café de la rue Bernard Ouest, compte parmi les nombreux commerces qui ont fermé leurs portes dans le Mile End.

Dans ce contexte, Richard Ryan s’inquiète pour l’avenir du quartier.

« Dans le grand continuum de l’embourgeoisement, on arrive à une étape de dévitalisation », laisse tomber M. Ryan. « Les gens quittent et les commerces aussi », se désole d’ailleurs Dominique Dupuis, qui réside depuis 15 ans dans le Mile End. Quand ses enfants auront atteint l’âge adulte, l’artisan envisage de « quitter Montréal », confie-t-il, une tasse de café à la main.

« Les gens du Mile End, des familles, il y en a beaucoup qui ont quitté », évoque lui aussi Philippe Sayad.

Un promoteur sème la grogne

Sur les rues Bernard Ouest et Saint-Viateur, entre autres, plusieurs locaux commerciaux vacants affichent des autocollants visant à dénoncer la compagnie immobilière Shiller Lavy, que plusieurs associent à la fermeture récente de commerces dans le secteur à la suite d’augmentations de leur loyer.

Joint par Le Devoir samedi, le propriétaire immobilier Danny Lavy, de Shiller Lavy, a qualifié ces critiques de « ridicules ». L’homme d’affaires montre plutôt du doigt les hausses de taxes municipales imposées par Montréal, qui l’obligeraient à augmenter le loyer de ses locataires.

Or, rappelle Richard Ryan, la Ville a mis en place plusieurs allègements fiscaux pour les établissements non résidentiels dans les dernières années. L’administration de Valérie Plante a aussi appliqué dans son dernier budget un gel de la taxe foncière pour les immeubles commerciaux.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Sur plusieurs locaux commerciaux vacants du Mile End, on trouve des autocollants dénonçant le promoteur immobilier Shiller Lavy.

Encadrement des baux commerciaux

Afin de prévenir la fermeture d’autres commerces dans le secteur, l’Association des gens d’affaires du Mile End a envoyé samedi une infolettre à ses membres pour les inciter à enregistrer leur bail commercial auprès d’un notaire, a appris Le Devoir.

Une telle mesure pourrait ainsi assurer aux commerces une certaine protection face aux hausses « démesurées » des loyers, en plus de prévenir des évictions, affirme la commerçante Tania Raymond, qui est membre de l’association.

« C’est vraiment une solution qui peut faire la différence pour les commerçants du Mile End », affirme-t-elle.

À plus long terme, la balle est toutefois dans le camp de Québec. La Ville de Montréal a d’ailleurs pris l’engagement de revendiquer auprès du gouvernement Legault un meilleur encadrement des baux commerciaux. Car, actuellement, « il n’y a aucune règle », rappelle Richard Ryan.

D’autre part, la Ville envisage le retour cet été de certaines rues partagées dans le Mile End. Des commerces pourraient aussi avoir l’occasion d’aménager des terrasses devant leur devanture, question de passer au travers de la pandémie qui, elle aussi, affecte durement la trame commerciale de la métropole.

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