Une première Québécoise sans papier à l’université

L’unique programme au Canada qui admet depuis 2017 des étudiants sans statut est à l’Université York en Ontario.
Photo: Getty Images L’unique programme au Canada qui admet depuis 2017 des étudiants sans statut est à l’Université York en Ontario.

« Est-ce qu’on peut faire l’entrevue en français ? » Au téléphone, la voix de la jeune femme de 22 ans a des inflexions toutes québécoises.

Maria (nom d’emprunt) est une dreamer au nord de la frontière, la première rêveuse sans statut du Québec à ne pas avoir jeté l’éponge après l’école secondaire, et depuis septembre dernier, une étudiante en commerce à Toronto.

Au Texas, au New Jersey, ou même en Utah, la jeune femme serait une étudiante sans statut parmi des dizaines de milliers d’autres.

Ce sont en effet déjà 17 États américains et le district de Columbia qui offrent des droits de scolarité accessibles aux « dreamers », le surnom donné aux jeunes sous le programme Deferred Action for Childhood Arrivals (DACA) qui protège de l’expulsion quiconque est arrivé aux États-Unis avant son 16e anniversaire.

Mais ici, une seule porte pouvait s’ouvrir. Et encore, Maria a cherché durant trois ans cette possibilité de poursuivre des études, tout en travaillant dans des restaurants à Montréal pour épargner un peu d’argent.

Elle a finalement dû abandonner la province et plier bagage avec sa mère pour continuer à « trouver son rêve ». L’unique programme au Canada qui accueille des étudiants sans statut est à l’Université York, en Ontario, et, s’il existe depuis 2017, il tarde à être imité par d’autres établissements ailleurs au pays.

« Je suis Montréalaise, le Québec, c’est mon chez-moi », poursuit-elle, un peu nostalgique depuis son déménagement en novembre. Il faut dire qu’elle est arrivée au Québec encore enfant. La première fois que Maria débarque à Montréal en 2008, elle n’a que neuf ans.

Trois ans plus tard, la demande d’asile de sa famille est rejetée : « On est restés. J’ai perdu mon statut », énonce-t-elle, laconiquement. Elle ne raconte pas son histoire à tout vent, et même certains de ses amis « de toute l’adolescence » ignorent sa situation. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle nous demande de taire son vrai nom, en plus de vouloir se protéger d’une mesure de renvoi.

Elle a vite compris qu’elle n’entrerait dans aucune case, surtout celles des formulaires des ministères de l’Immigration. « J’étais trop jeune pour saisir quand on est arrivés. C’est au secondaire que j’ai vraiment commencé à comprendre c’était quoi de ne pas avoir de statut », poursuit-elle.

Autour de la même période, sa sœur aînée franchit la barre des 18 ans. Devant l’impossibilité de poursuivre des études, elle repart au Mexique : « Perdre un membre de ta famille, c’est perdre une partie de toi », raconte Maria, qui n’a pas revu sa sœur depuis dix ans.

Menace d’expulsion

Chaque membre de la famille a dû protéger leur secret coûte que coûte, et la pression s’est accentuée sur elle et son frère à l’école secondaire : « Un moment donné, on venait me chercher une fois par semaine en pleine classe pour me demander mes documents officiels, que je n’avais évidemment pas. »

Chaque fois, elle retourne en classe avec la même feuille ; une somme faramineuse de plus de 10 000 dollars y est inscrite, soit ce qu’il en coûte pour rester à l’école en tant qu’étudiante internationale.

Début 2014, Maria et son frère changent d’école pour tenter de poursuivre leurs études. Les choses se tassent un peu. Mais en octobre de la même année, ils retournent visiter leur ancienne école. Son frère est ciblé par le service de sécurité et remis aux mains de l’Agence des services frontaliers du Canada.

« J’avais très honte. Tous ses amis étaient là et ils l’ont sorti avec des menottes devant tout le monde », raconte Maria. Une semaine plus tard, il est expulsé vers le Mexique. Il avait 17 ans.

La jeune femme continue son secondaire, mais à 18 ans, un autre couperet tombe pour elle aussi : il lui manque encore trois matières à réussir pour décrocher son diplôme et, au Québec, seules les personnes mineures ont accès à l’éducation publique. Ce n’est d’ailleurs que depuis 2018, soit après les études de Maria, que la loi a été modifiée à cet effet.

Steve Baird, membre du Collectif éducation sans frontières, accompagne alors Maria dans ses démarches pour trouver une école d’éducation aux adultes qui l’accepterait.

Mais les réponses sont toujours les mêmes : elle doit présenter un permis d’études, qu’elle n’a pas, ou, dans les rares cas où un établissement est prêt à fermer les yeux, doit payer les frais faramineux réservés aux étudiants internationaux, des dizaines de milliers de dollars dont Maria et sa mère ne disposent pas. Un seul endroit finit par l’accepter, un seul endroit « qui change tout », glisse sa mère qui assiste à notre entrevue.

Un rêve impossible

Son diplôme d’études secondaires enfin en poche, la prochaine marche est haute. Très haute. « Le monde se fout de qui tu es, de tes bonnes notes à l’école ou que tu veuilles contribuer à la société. On m’avait rentré dans la tête que je n’étudierais jamais à l’université, alors c’est ce que je croyais », dit Maria.

Mais lors d’une visite à Toronto avec un groupe de solidarité, elle entend parler de l’Université York, qui vient alors de démarrer un projet-pilote avec moins d’une dizaine d’admissions. En comparaison, cogner à la porte des cégeps et des universités au Québec est « un parcours du combattant », illustre Steve Baird.

Je vais bientôt finir ma première année. Je me sens comme si chaque mois était une victoire pour moi. 

C’est donc décidé, Maria tente de se faire admettre à Toronto en août 2019, passe les tests d’anglais, présente ses bulletins, épargne de l’argent. En mai 2020, la bonne nouvelle illumine un peu la pandémie qui l’a laissée sans travail : elle pourra étudier. « J’étais tellement contente, j’étais acceptée dans deux programmes ! » dit-elle.

Les cours ont commencé à distance en septembre dernier, puis en novembre, elle déménage à Toronto, où tout est à recommencer pour elle et sa mère.

« Je vais bientôt finir ma première année. Je me sens comme si chaque mois était une victoire pour moi. »

L’anglais reste un défi, puisque la moitié de ses cours sont dans cette langue dans le campus bilingue de Glendon de l’Université York.

L’établissement protège son identité des autorités migratoires et offre les droits de scolarité pour étudiants ontariens à Maria et à quelques autres jeunes à statut précaire. Les quelques dizaines d’étudiants ayant bénéficié du programme depuis 2017 se trouvent en quelque sorte dans une zone grise.

Maria regarde vers l’avant. Dans un peu plus de trois ans, à la sortie de son baccalauréat, elle voudrait travailler pour le gouvernement du Québec. Au téléphone, elle rit brièvement de son audace.

Puis elle conclut : « C’est une bonne façon de contribuer à ma société, le service public. C’est choquant de penser que certaines personnes sont ici, elles ont tout et ne font rien. Moi j’aimerais juste être cette place. »

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