Longues listes d’attente pour les conjoints violents qui cherchent de l’aide

En 2017-2018, 355 000$ ont été versés à 29 organismes offrant des services aux conjoints violents, selon des chiffres obtenus auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux.
Photo: iStock En 2017-2018, 355 000$ ont été versés à 29 organismes offrant des services aux conjoints violents, selon des chiffres obtenus auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Un homme qui demande de l’aide à un organisme pour conjoints violents peut attendre jusqu’à trois mois sur une liste d’attente avant d’intégrer un groupe de thérapie. Une situation inquiétante découlant de la hausse de la détresse vécue en confinement et d’un manque récurrent de financement pour les organismes venant en aide aux hommes qui doit être corrigée de manière urgente, clament des intervenants.

« Il y a toujours le risque qu’on en échappe », se désole Sabrina Nadeau, directrice générale du réseau À cœur d’homme, qui regroupe 31 organismes québécois venant en aide aux conjoints violents.

Selon les résultats préliminaires d’une étude menée par les chercheurs Valérie Roy et Normand Brodeur de l’Université Laval, les deux tiers des directions d’organismes pour conjoints violents ont observé une hausse « importante » ou « très importante » des demandes d’aide depuis le début de la pandémie.

Une inflation qui comporte des risques inhérents. « Après un certain temps [à attendre], il y a de l’attrition », souligne Robert Cazelais, directeur général de l’organisme Pro-Gam, qui offre des thérapies pour hommes violents à Montréal. « Les gens se disent, ben non j’en ai plus besoin. »

Or, plusieurs de ces hommes sont « récupérables », estime-t-il. « On a la compétence [pour induire des changements], mais on a tellement besoin de plus de ressources. En ce moment [ce qu’on fait], c’est même pas une goutte d’eau dans le lac, c’est une goutte d’eau dans l’océan. » Des ressources supplémentaires sont névralgiques pour éviter des meurtres, estime-t-il, mais aussi pour améliorer le quotidien de nombreuses des familles, rythmé par une violence déclinée sous ses multiples formes.

En 2017-2018, 355 000 $ ont été versés à 29 organismes offrant des services aux conjoints violents, selon des chiffres obtenus auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux. En 2019-2020, ce montant a été haussé à 2,4 millions de dollars. Mais selon la directrice générale du réseau À cœur d’homme, Sabrina Nadeau, ce bond cache une baisse relative du financement compris dans l’enveloppe globale consacrée à la violence conjugale.

On a tellement besoin de plus de ressources. En ce moment [ce qu’on fait], c’est même pas une goutte d’eau dans le lac, c’est une goutte d’eau dans l’océan.

 

« Historiquement, la proportion du financement attribuée aux auteurs de comportements violents versus celui dévolu aux femmes subissant de la violence conjugale était entre 6 et 7 %, ce qui déjà était insuffisant, analyse-t-elle. Mais le rehaussement le plus récent [de l’enveloppe totale] nous octroie une proportion à hauteur de seulement 3,8 %, ce qui est absolument inacceptable. »

Prise en charge rapide

Des hommes, qui trouvent le courage de demander de l’aide, doivent donc attendre sur des listes qui s’allongent, pendant que des initiatives visant une meilleure prise en charge des conjoints violents sont abolies ou ne voient tout simplement pas le jour. « En ce moment, il n’y a même pas de ligne d’appels » ouverte 24h sur 24, 7 jours par semaine, pour répondre aux hommes violents ou à leurs proches cherchant de l’aide, déplore Élizabeth Corte, ancienne juge en chef de la Cour du Québec et coprésidente du Comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale.

« Les ressources ne peuvent pas juste aller dans un panier [celui des victimes]. Si on évite qu’un conjoint violent commette un crime, il y a une victime de moins », souligne-t-elle.

En 2013, un projet-pilote baptisé Première ligne, mis sur pied par Pro-Gam en collaboration avec le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), avait été couronné de succès.

Un psychologue était déployé aux côtés des policiers lorsque ceux-ci arrêtaient un homme violent. L’initiative permettait de « désamorcer la crise, prévenir les récidives et sensibiliser l’individu aux conséquences de ses gestes », explique le SPVM dans un courriel envoyé au Devoir. Or, faute de fonds provinciaux, le projet-pilote n’a pas été reconduit, déplore Robert Cazelais.

Des organismes montréalais espèrent aujourd’hui faire renaître un projet similaire. Catherine Bolduc, travailleuse sociale à l’organisme Option, se dit convaincue qu’une intervention plus rapide est névralgique pour éviter les récidives.

Actuellement, les hommes arrêtés sont envoyés vers des ressources d’aide plusieurs semaines, voire plusieurs mois, après la crise. « On voudrait une intervention dès l’arrestation plutôt que de laisser les hommes seuls avec leur rage ou leurs croyances qui leur permettent de justifier leur recours à la violence », fait-elle valoir.

Des espaces d’hébergement devraient aussi être créés pour accueillir les hommes, affirme Catherine Bolduc. Une solution qui permettrait de prendre en charge plus étroitement le prévenu et de s’assurer qu’il ne brise pas un interdit de contact avec la victime.

Responsabilisation

Au cœur de ces discussions sur le financement des organismes pour hommes se trouve cette idée que les fonds versés aux auteurs représentent de l’argent qui ne sera pas consacré aux victimes. Il y a aussi un débat — qui s’étire depuis des années — sur la pertinence des méthodes d’intervention utilisées.

Plusieurs voix s’élèvent, dont celle du chercheur Simon Lapierre de l’Université d’Ottawa, pour décrier ces thérapies qui ne seraient pas axées sur la responsabilisation des conjoints violents. Selon Sabrina Nadeau, qui a déjà été procureure de la Couronne pour des victimes de violence conjugale, il s’agit d’une méconnaissance du travail effectué. « C’est vraiment ça qu’on fait, la responsabilisation », insiste-t-elle. « On confronte la personne, mais de façon bienveillante, ajoute Catherine Bolduc. Sinon, elle ne voudra plus nous parler. »

Les maisons d’hébergement pour femmes reprochent également aux organismes pour hommes de ne pas reconnaître la définition gouvernementale de la violence conjugale, décrite comme étant non pas une perte de contrôle, mais un moyen choisi pour dominer la victime et affirmer son pouvoir sur elle.

Sabrina Nadeau assure que le réseau À cœur d’homme reconnaît cette définition, « mais on dit que la violence conjugale est multifactorielle », nuance-t-elle. Environ 90 % de la clientèle masculine a déjà subi des mauvais traitements pendant l’enfance, avance-t-elle. « On doit travailler sur ce facteur de risque là. On part du vécu de l’homme pour lui faire comprendre que ses comportements sont inadéquats. »

Cette dissension entre les organismes pour femmes et pour hommes est si forte qu’elle nuit à la collaboration sur le terrain. « Si on veut travailler ensemble, il faut qu’on ait le même langage, les mêmes définitions », fait valoir Maud Pontel, coordinatrice de l’Alliance des maisons d’hébergement de deuxième étape.

Mais pour Sabrina Nadeau, le nœud du problème se trouve plutôt dans le respect des expertises de chacun. « Ça fait 30 ans qu’on travaille au Québec auprès des auteurs. C’est nous qui savons le mieux comment intervenir. »

Seules deux régions ont reçu leur financement pour prévenir la violence conjugale

Les maisons d’hébergement de seulement 2 des 17 régions administratives du Québec ont reçu le financement alloué dans le cadre du plan d’action pour prévenir la violence conjugale, contrairement à ce qu’a affirmé la ministre Isabelle Charest en point de presse mercredi avant-midi. Ces sommes avaient d’abord été annoncées dans le budget en mars 2020. « L’argent est arrivé dans les deux régions principales, soit Capitale-Nationale et Montréal, a confirmé au Devoir son attachée de presse, Alice Bergeron. Quelques heures plus tôt, les ministres Geneviève Guilbault et Isabelle Charest avaient incité les femmes victimes de violence à aller chercher de l’aide. Mme Charest avait alors indiqué que les maisons d’hébergement de deux régions au Québec n’avaient toujours pas reçu le financement supplémentaire de 30 % prévu dans le plan d’action. Or, ce sont plutôt 15 régions qui attendent toujours. L’argent versé par le gouvernement est bloqué dans l’appareil administratif des centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS) et des centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS).

 

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