La veuve d’un demandeur d’asile préposé aux bénéficiaires attend toujours

En date du 19 mars, 114 demandes de CSQ ont été traitées sur un total de 389 demandes reçues. Mais les assouplissements annoncés ne seraient pas encore au rendez-vous, malgré plusieurs appels en ce sens.
Valérian Mazataud Le Devoir En date du 19 mars, 114 demandes de CSQ ont été traitées sur un total de 389 demandes reçues. Mais les assouplissements annoncés ne seraient pas encore au rendez-vous, malgré plusieurs appels en ce sens.

Malgré la promesse de Québec, la famille de Marcelin François, ce préposé aux bénéficiaires décédé il y a un an de la COVID-19, n’a toujours pas reçu de Certificat de sélection du Québec (CSQ) menant à la résidence permanente. Autorisée depuis la mi-décembre à postuler au programme de régularisation des anges gardiens, la veuve de ce demandeur d’asile n’a pas échappé à certains cafouillages administratifs.

Selon ce qu’a appris Le Devoir, Osena Charles n’a reçu qu’un accusé de réception de sa demande de CSQ fait non pas à son nom, mais à celui de son défunt mari, ce qui l’aurait ébranlée, selon ses proches. C’est aussi par chance que cette mère de trois enfants d’origine haïtienne a obtenu cet accusé de réception puisqu’il a été envoyé à son ancienne adresse et non à la nouvelle, pourtant inscrite au dossier.

En appelant le ministère de l’Immigration pour avoir des détails, son avocat, Guillaume Cliche-Rivard, s’est dit estomaqué d’apprendre qu’il lui était impossible d’obtenir des informations sur sa cliente, puisque son nom ne figurait pas au dossier. « C’est moi qui ai fait le dossier et j’ai joint une procuration signée par ma cliente », a indiqué l’avocat, sidéré.

Une clause du Programme spécial des demandeurs d’asile en période de COVID-19, rendant admissibles les conjoints d’une personne qui se qualifiait, mais qui est décédée, porte le nom de « Marcelin François ». La députée libérale de Bourassa-Sauvé, Paule Robitaille, s’étonne de ces cafouillages dans un cas qui a été aussi médiatisé et appelle à faire mieux. « Quand on envoie un accusé de réception à un mort, il y a quelque chose qui ne va pas. »

Dans une lettre qu’elle cosigne avec sa collègue libérale Christine St-Pierre, la députée décrit le cas « kafkaïen » de la veuve d’un préposé aux bénéficiaires ayant deux enfants en bas âge et qui peine à rassembler tous les documents que lui demande le ministère de l’Immigration du Québec pour postuler au programme de régularisation des anges gardiens. C’est une référence directe au cas d’Osena Charles, qu’elle voudrait voir régler au plus vite.

« Je suis éberluée par la lenteur du processus, considérant que cette femme-là a parti le bal et qu’elle a en principe tout ce qu’il faut pour être régularisée. Mais malgré tout, elle n’a pas encore sa résidence et son Certificat de sélection du Québec. J’ai des problèmes avec ça », a soutenu Mme Robitaille, qui est porte-parole de l’opposition en matière de lutte contre la pauvreté.

Dans leur lettre ouverte, les deux députées libérales dénoncent également certains ratés de ce programme découlant d’une entente entre Ottawa et Québec démarré en décembre dernier et qui, en deux mois, n’avait finalisé que 33 demandes de certificats de sélection du Québec, selon un récent reportage de Radio-Canada.

Ailleurs au Canada, où l’étape du Certificat de sélection du Québec (CSQ) n’existe pas, près de 500 dossiers avaient déjà été approuvés. « La lenteur avec laquelle la CAQ traite la régularisation des “anges gardiens” n’est pas seulement honteuse, elle nuit à la société québécoise », lit-on dans la lettre. Depuis, la cadence se serait quelque peu accélérée. En date du 19 mars, 114 demandes de CSQ ont été traitées sur un total de 389 demandes reçues. Mais les assouplissements annoncés ne seraient pas encore au rendez-vous, constatent plusieurs.

« [Le ministère] demande beaucoup de documents difficiles à trouver et même des copies de toutes les pages du passeport. Ça manque beaucoup d’humanité de traiter les dossiers comme ça d’une façon froide et bureaucratique », a déploré Paule Robitaille, dont la circonscription est située dans Montréal-Nord. Elle rapporte le cas d’une Nigériane préposée aux bénéficiaires arrivée au Québec en même temps qu’Osena Charles et qui a déjà obtenu sa résidence permanente après avoir déménagé… en Ontario.

Le député de Québec solidaire, Andrés Fontecilla, se demande pourquoi le Québec fait preuve d’autant de dureté envers « ces demandeurs d’asile qui ont risqué leur vie pour sauver des vies ». « Je suis abasourdi par cette attitude de fermeture et de mesquinerie envers eux », a-t-il dit. « Ce genre de cafouillage met en lumière le manque de sympathie de ce gouvernement à leur égard. »

Christine St-Pierre critique aussi ce « manque d’humanisme ». « On vient creuser la pauvreté de ces gens-là », a déclaré la députée libérale, qui est porte-parole de l’opposition officielle en matière d’immigration.

Manque de leadership

Mme St-Pierre souligne également le laxisme et le manque de leadership de la ministre de l’Immigration, Nadine Girault. « Quand on voit si peu de dossiers traités, c’est qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans son ministère. C’est à elle d’y voir. »

La députée du Parti québécois, Méganne Perry-Mélançon, abonde. « Il est plus que temps que la ministre présente les assouplissements qu’elle a promis aux demandeurs d’asile. Ils sont confrontés à une bureaucratie déshumanisante. »

Interrogé sur l’état du dossier d’Osena Charles, le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration dit ne pas commenter les dossiers spécifiques. Toutefois, le cabinet de la ministre Girault soutient que « ce dossier, tout comme les autres, suit son cours normalement ».

Rappelons qu’un dossier doit d’abord être déposé à Immigration Canada, qui regarde s’il répond aux critères du programme au fédéral. Si oui, le ministère est informé de la bonne nouvelle et le requérant aussi, mais il revient à ce dernier de remplir de nouveaux formulaires pour, cette fois, satisfaire aux exigences de Québec et obtenir un CSQ. Finalement, le dossier est renvoyé au fédéral, qui donne son approbation finale.

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