Négligence dans un centre de réadaptation de la DPJ de Baie-Comeau

Matelas par terre, scolarisation à temps partiel, encadrement mal adapté aux besoins des jeunes. Quatre employés du Pavillon Richelieu et leur syndicat dénoncent les conditions d’accueil de la quarantaine de jeunes vivant actuellement au centre de réadaptation de la DPJ de Baie-Comeau.

Les jeunes de 5 à 17 ans en difficulté d’adaptation du Pavillon Richelieu, une installation de la DPJ à Baie-Comeau, sont scolarisés à temps partiel.

À l’origine de cette situation, la surpopulation de l’établissement, fréquenté à 85 % par des enfants et adolescents innus. Ainsi, l’unité Odyssée accueille actuellement 12 pensionnaires de 5 à 12 ans, plutôt que les 8 permis.

« Chez nous, le professeur doit avoir un maximum de huit jeunes dans sa classe. La solution qu’ils ont trouvée, c’est de faire l’école à mi-temps : tu as des périodes où c’est un groupe qui y va, puis l’autre. Mais ce sont des enfants qui ont besoin d’aller à l’école à temps plein ! » explique une éducatrice qui a accepté de nous parler à condition que nous n’écrivions pas son nom, par peur de perdre son emploi.

Pour remédier à la situation, elle dit occuper les enfants avec des jeux de logique. Cette situation perdure depuis presque deux ans, selon elle.

« Les jeunes vont à l’école à peu près huit heures par semaine. On était en débordement l’an passé aussi, mais ils avaient un autre professeur en soutien pour que les petits continuent d’aller à l’école [à temps plein]. Cette année, il paraît que ce n’est pas possible », raconte, exaspérée, une autre éducatrice de l’Odyssée, qui s’est confiée sous le couvert de l’anonymat au Devoir.

« Dans un monde idéal, je ne scolariserais pas à temps partiel », reconnaît Steve Ahern, le directeur de l’école secondaire Serge-Bouchard, à Baie-Comeau, qui est également responsable de la scolarisation au Pavillon Richelieu. M. Ahern explique avoir pris la décision, avec le CISSS de la Côte-Nord, de former deux groupes avec les jeunes pensionnaires des unités du centre de réadaptation, afin de pouvoir les scolariser le plus possible.

« On a mis la moitié des heures pour essayer de scolariser tout le monde. S’ils étaient juste cinq, ils seraient scolarisés toute la semaine. On est en train de trouver une solution. On s’est donné jusqu’au 1er avril, quand la nouvelle unité sera prête », explique M. Ahern, tout en précisant respecter la Loi sur l’instruction publique. « Il y a deux règles : une pour les élèves en général à 25 heures par semaine et une règle à 12,5 heures pour certains élèves en adaptation scolaire. »

C’est de la négligence éducative selon la Loi sur la protection de la jeunesse. On pourrait signaler le cas à la DPJ !

Marie-Josée Dufour, directrice adjointe du programme jeunesse du CISSS de la Côte-Nord, dit être actuellement en discussion avec le centre de services scolaire pour discuter de l’offre de service auprès des 6-12 ans. Le centre de services scolaire est actuellement à la recherche d’un nouvel enseignant.

Les éducateurs à qui Le Devoir a parlé ainsi que leur représentante syndicale nationale envisagent de déposer une plainte au conseil d’administration du Pavillon Richelieu pour négligence. « C’est de la négligence éducative selon la Loi sur la protection de la jeunesse. On pourrait signaler le cas à la DPJ ! » lance, découragée, Maude Fréchette, représentante nationale de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) et également travailleuse sociale de profession.

Surpopulation

L’unité Escale du Pavillon Richelieu, réservée aux garçons de 12 à 17 ans, ne fait pas exception en matière de surpopulation. Elle abrite en moyenne 15 jeunes au lieu de 12 depuis mars 2020. « On est montés jusqu’à 18 en juin dernier et on est à 13 actuellement », déplore un éducateur qui a requis l’anonymat, par peur de perdre son emploi. Un professeur se rend à l’Escale chaque jour pour enseigner à des groupes de cinq jeunes à la fois ayant de graves troubles de comportement.

Les éducateurs du centre de réadaptation à qui Le Devoir a parlé s’inquiètent également de la lenteur administrative qui empêche parfois pendant plusieurs mois la scolarisation des nouveaux pensionnaires. Un jeune de 11 ans aurait en effet été en attente plus de trois mois.

« Des fois, des jeunes arrivent de Sept-Îles et ça peut prendre un mois et demi, deux mois avant qu’il commence l’école. C’est difficile avec les jeunes innus, parce que les dossiers scolaires prennent beaucoup de temps à suivre. On ne sait pas toujours les raisons. Si c’étaient des parents qui faisaient ça, il y aurait des signalements qui seraient faits ! » lance, exaspéré, l’éducateur spécialisé.

La directrice adjointe du programme jeunesse du CISSS de la Côte-Nord explique avoir travaillé avec le centre de services scolaire pour simplifier les démarches administratives d’inscription. « C’est dans l’entente qu’on est en train de réviser. C’est imminent. Il n’y a personne qui veut qu’un enfant ne soit pas scolarisé, car on ne peut aller chercher les documents », explique Mme Dufour.

La scolarisation des jeunes dans les centres de réadaptation est défaillante, croit Jade Bourdages, professeure et chercheuse à l’école de travail social de l’UQAM, qui a été entendue à ce sujet lors de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, dirigée par Régine Laurent.

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La scolarisation des jeunes dans les centres de réadaptation est défaillante, estime Jade Bourdages, professeure et chercheuse à l’école de travail social de l’UQAM.

« On les scolarise, mais seulement avec la base exigée par le ministère de l’Éducation, pour remplir le mandat légal. Mais on ne va pas plus loin. C’est encore plus scandaleux de scolariser des jeunes à temps partiel », dit-elle.

« On ne peut pas sérieusement penser qu’on va avoir un impact positif dans la vie de ces jeunes en ayant des pratiques comme celles-là. On ne fait que creuser les inégalités dont ils font déjà l’objet. La Loi de la protection de la jeunesse est une loi d’exception qui devrait être appliquée de manière à surstimuler ces enfants-là, et non le contraire. »

Des matelas par terre

Des chambres de réflexion qui servent habituellement à isoler les jeunes en crise ont été utilisées au cours des derniers mois comme chambres d’appoint. La directrice adjointe, Marie-Josée Dufour, a confirmé qu’un jeune dormait dans une chambre temporaire au moment de notre entrevue. Le CISSS de la Côte-Nord dit avoir remédié à la situation après notre entretien.

« Pour nous, l’important est de donner un espace à tout le monde. Chaque jeune doit avoir son intimité. Ce n’est pas optimal pour le jeune dont on parle, on a un bureau en attendant, effectivement un matelas… », précise Mme Dufour.

« Ils mettent un matelas par terre et l’enfant dort là. On est dans un état de négligence totale ! » estime pour sa part la représentante nationale de l’APTS, Maude Fréchette.

« On est devant des pratiques de négligence criminelle si on prend les textes de loi », déplore Mme Bourdages au sujet de l’état des chambres. « Les DPJ ne sont pas soumises à une reddition de comptes. On est très limités sur ce qu’on peut appuyer empiriquement. Notamment pour les mauvaises pratiques, c’est seulement soumis à un contrôle interne. C’est problématique, il n’y a pas de reddition de comptes », explique la professeure et chercheuse à l’école de travail social de l’UQAM.

« On amène ces enfants dans le système pour essayer de les aider et ils sont négligés une fois encore. Ils sont comme revictimisés », renchérit Maude Fréchette.

Une nouvelle unité mixte ?

La DPJ reconnaît qu’il y a surpopulation au Pavillon Richelieu. Une nouvelle unité de 10 places annoncée en février 2019, quand 21 adolescentes étaient hébergées malgré un permis pour 12 places, devrait ouvrir dans les prochaines semaines, espère Mme Dufour. Mais, selon elle, la DPJ ne peut refuser l’arrivée de nouveaux pensionnaires. Pas moins de 4076 signalements ont été faits sur la Côte-Nord en 2019-2020, une augmentation de 15 % par rapport à l’année précédente, selon le rapport annuel de la DPJ.

« Ces jeunes nous arrivent avec une ordonnance de placement par le Tribunal de la jeunesse. On ne peut pas dire non. Si on le fait, on les retourne dans leur situation familiale, qui était parfois inadéquate, ou très difficile. C’est important de ne pas laisser les jeunes dans une situation qui pourrait leur causer des préjudices », lance-t-elle.

On est en recherche de solutions constantes, on veut s’améliorer. Le débordement met une pression sur tout le monde.

Le débordement du Pavillon Richelieu entraîne aussi certains défis au chapitre de la mixité des unités. L’unité Odyssée héberge actuellement 11 garçons de 5 à 12 ans, mais aussi pour la toute première fois une fillette de moins de 10 ans. Cette dernière était auparavant placée dans l’unité des garçons de 13-17 ans, au grand dam des éducateurs de l’unité. « Ça pose un problème d’abus potentiels », déplore la représentante syndicale nationale Maude Fréchette.

« Chaque cas est étudié par les équipes cliniques. Les choix qu’on fait ne sont pas justifiés par les besoins en places, mais bien selon le profil des jeunes. Les éducateurs sont invités à donner leur avis dans les comités cliniques chaque semaine. Je ne veux pas citer de cas non plus pour respecter la confidentialité. Je n’ai pas vu de filles seules avec d’autres garçons. Dans la réalité actuelle, on ne peut plus faire une référence seulement à la mixité des sexes. Il y a aussi des possibilités d’abus entre garçons, entre filles », répond Mme Dufour.

Un manque criant de stabilité

En plus de la surpopulation actuelle, le centre de réadaptation de Baie-Comeau doit faire face à une véritable pénurie de personnel. Selon l’APTS, 20 % des employés ont en effet quitté le Pavillon en 2020 et ont été remplacés par des ressources à temps partiel, ce qui rend plus difficile le suivi des plans d’intervention. L’instabilité des horaires de travail serait en cause, selon le syndicat.

« On peut parfois faire huit soirs en ligne. C’est une difficile conciliation travail-famille. J’aime vraiment les jeunes, mais avec des enfants, ce n’est pas facile. On n’a pas de stabilité », explique une éducatrice du Pavillon Richelieu qui a d’ailleurs entamé des démarches pour quitter son poste.

Ainsi, dans une unité comme l’Odyssée, où les éducateurs doivent composer avec 13 garçons de 5 à 12 ans, seulement la moitié des postes sont pourvus. Les autres sont occupés par des personnes provenant de la liste de rappel et d’agences de placement privées.

« On reproduit malheureusement une partie de ce que ces jeunes vivent à la maison, c’est-à-dire l’insécurité, l’instabilité, le manque de cohérence. Les intervenantes à qui je parle ne sont plus capables, alors elles font de la non-intervention, ferment les yeux sur un paquet d’affaires. Elles ont juste hâte que ça arrête de crier. Ça se sauve dehors en pantoufles, ça fait pipi à terre, ça les mord. C’est un milieu terriblement difficile, ça prend des nerfs d’acier pour travailler là », raconte une éducatrice de l’Odyssée. « Les tout-petits ont besoin de stabilité, mais on a un gros roulement. Ils sont très chamboulés par ça », estime une de ses collègues.

La directrice adjointe du programme jeunesse du CISSS de la Côte-Nord se dit préoccupée par l’instabilité des horaires des éducateurs, mais elle doit composer avec le manque de main-d’œuvre. « C’est vrai qu’actuellement c’est difficile. On a eu des départs à la retraite et l’ajout de postes d’éducateur dans d’autres services. Tout le monde souhaite travailler du lundi au vendredi de 8 h à 16 h. Mais nous, ce ne sont pas des conditions qui sont offertes dans le 24/7. On est en négociation avec la partie syndicale pour effectivement changer notre horaire, trouver un horaire qui convienne au personnel et réponde aux besoins des jeunes », explique Mme Dufour.

Pénurie de familles d’accueil

Alors que le nombre de signalements à la DPJ a augmenté sur la Côte-Nord en 2020, le nombre de familles d’accueil a quant à lui diminué de 1,3 % par rapport à l’année précédente. Selon les témoignages recueillis par Le Devoir, cette pénurie forcerait certains jeunes prêts à être placés à rester en centre de réadaptation. Un environnement qui n’est pourtant pas adapté à leurs besoins, selon les éducateurs spécialisés.

« On a des petits qui seraient prêts à quitter le centre, mais qui y demeurent. Il n’y a pas de foyers de groupe. Ils ont besoin d’un milieu structuré, mais pas la réadaptation ! » lance une éducatrice de l’Odyssée. « C’est la DPJ qui s’en occupe, mais pratiquement pas mieux que s’ils étaient dans leur famille. C’est triste », conclut une de ses collègues.

La directrice adjointe du programme jeunesse du CISSS de la Côte-Nord, Marie-Josée Dufour, a tenu à préciser que tous les jeunes hébergés au Pavillon Richelieu ont été placés sous la Loi de la protection de la jeunesse selon des mesures ordonnées par le tribunal. « C’est difficile pour moi d’en dire plus. On reçoit un jeune, on reçoit aussi l’ordonnance. On est en recherche de solutions constantes, on veut s’améliorer. Le débordement met une pression sur tout le monde. On a l’ouverture pour s’améliorer toujours », précise Mme Dufour.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que Marie-Josée Dufour est directrice par intérim de la protection de la jeunesse du CISSS de la Côte-Nord, a été modifiée.

 

 

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