Parole d’ExcluEs: pour une justice épistémique

Catherine Martellini
Collaboration spéciale
L’îlot Pelletier, autrefois connu pour ses gangs de rue, s’est transformé au fil des années grâce à l’engagement de ses habitants.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’îlot Pelletier, autrefois connu pour ses gangs de rue, s’est transformé au fil des années grâce à l’engagement de ses habitants.

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation sociale

Montréal-Nord a été le quartier le plus touché au Canada au début de la pandémie. Au-delà des chiffres, une recherche-action a été rapidement enclenchée pour rendre audibles et visibles les conséquences de la COVID-19 sur les gens qui y résident, mais aussi sur les organismes qui les soutiennent. Surtout, ces connaissances ont pu être transformées en actions sociales.

En plus d’avoir compté le plus grand nombre de cas de personnes infectées au début de la crise, Montréal-Nord est aussi l’endroit où les habitants sont les plus stigmatisés par rapport à la pauvreté, à la sécurité et à la criminalité.

La nécessité de faire entendre ces voix-là et de faire comprendre le contexte socioculturel qui a contribué à exacerber la situation revêtait donc une plus grande importance encore.

En effet, lorsque l’on cherche à lutter contre l’injustice sociale en matière de santé, d’alimentation, d’économie, d’éducation, on oublie souvent un aspect intrinsèque à cette ambition : la justice épistémique. Celle-ci consiste à prendre en considération le savoir des gens qui vivent ces injustices et à se fier à leur expérience pour proposer des solutions adaptées à leurs besoins.

Ces deux objectifs constituent la raison d’être de Parole d’excluEs (PE) et de son incubateur universitaire (IUPE), qui ont été créés pour renouveler les pratiques, afin que les personnes qui vivent en situation de pauvreté et d’exclusion sociale puissent être des acteurs dans le développement de programmes et de pratiques de lutte contre la pauvreté.

« Quand on va sur le terrain, on ne sait pas sur quoi on va travailler, explique Isabel Heck, chercheuse et codirectrice de l’IUPE. C’est vraiment le savoir récolté dans la communauté qui va dicter les priorités d’actions de PE, et non le contraire, et c’est comme ça également que nous avons fonctionné lorsque la pandémie a frappé. »

Travailler sur le terrain, mais à distance

Dans le processus de production de connaissances de PE, les entrevues s’effectuent habituellement en personne. Or, durant la première vague, les contacts n’étaient pas autorisés.

« On a dû réaliser les entrevues avec les citoyens par vidéoconférence ou par téléphone pour ceux qui n’avaient pas accès à Internet, mais aussi avec les intervenants communautaires qui étaient beaucoup sur le terrain ou en relation quotidienne avec eux », souligne-t-elle.

Photo: Parole d’excluEs La nécessité de faire entendre la voix des habitants de Montréal-Nord est encore plus importante pendant la pandémie.

Car la justice épistémique passe aussi par la reconnaissance et la valorisation du savoir des intervenants. « Ce ne sont pas seulement les citoyens qui sont concernés par ces inégalités, mais tous ceux qui les soutiennent », ajoute la chercheuse.

Pour que les données recueillies soient le reflet du plus grand nombre, les entrevues étaient donc menées auprès de citoyens dits relais, c’est-à-dire de leaders communautaires reconnus pour soutenir leur voisinage ou en dialogue constant avec beaucoup de personnes.

« Ils étaient vraiment nos yeux et nos oreilles sur le terrain, et ont joué un rôle clé pour comprendre la situation, affirme-t-elle. Ils alertaient également nos chargés de mobilisation et autres intervenants lorsqu’ils réalisaient que certains résidents ne semblaient pas bien aller ou qu’ils étaient sans nouvelles d’eux. »

L’organisme a misé sur la création de fiches synthèses pour rendre rapidement accessibles les connaissances récoltées sur le terrain au grand public, mais aussi aux gens du milieu communautaire et institutionnel afin qu’elles se transforment en action.

Des solutions concrètes

Ainsi, pendant que Montréal-Nord était sous les projecteurs en plein cœur de la pandémie, tout le monde pouvait se fier à ces fiches, qui donnaient un portrait plus juste du vécu des habitants en ce qui a trait notamment à la santé mentale, à l’engagement citoyen, à la fracture numérique et à la continuité pédagogique.

Des solutions concrètes ont donc pu émerger grâce à cette étude et à la distribution par l’organisme Panier Futé Coop de paniers d’urgence représentatifs des besoins des gens du quartier. L’Espace Santé citoyen, un projet des citoyens et citoyennes de Montréal-Nord accompagnés par PE qui avait vu le jour avant la pandémie, s’est révélé essentiel durant la crise. Il a permis l’organisation d’ateliers pour offrir un soutien psychosocial et des conseils pour se déconfiner en santé.

L’étude effectuée sur la COVID-19 a suivi la même évolution que l’esprit des gens durant la pandémie : si, au départ, il y a eu une forte mobilisation, avec l’accalmie de l’été et la recherche par tous d’une certaine normalité, la documentation s’est poursuivie, mais de façon moins intense, et d’autres projets ont été mis en veilleuse.

L’IUPE lance toutefois une nouvelle phase de recherche, qui consistera à faire le bilan des changements de pratique expérimentés durant la pandémie, toujours dans cette perspective de proposer des pistes d’action pour l’avenir.

« Ce passage au virtuel pendant la crise nous a bien évidemment fait constater ses limites à combler quant aux besoins informels et de proximité, mais nous a permis aussi de travailler avec un plus grand nombre de personnes et d’intensifier nos collaborations ici comme à l’international », conclut Isabel Heck.