Un monde au carrefour des possibles

Annie Camus, Sylvain A. Lefèvre, René Audet, Martine D’Amours
Collaboration spéciale
La situation actuelle peut-elle devenir un terreau propice pour les innovations sociales dans une perspective de transformation sociale?
Photomontage: Romain Lasser La situation actuelle peut-elle devenir un terreau propice pour les innovations sociales dans une perspective de transformation sociale?

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation sociale

La crise sanitaire actuelle percute chacun et chacune dans son intimité comme elle met à l’épreuve l’organisation sociale, économique, sanitaire et politique de nos sociétés. Sans pudeur, elle est une impitoyable révélatrice des fractures structurelles déjà présentes : fragilité des systèmes de santé, des filières d’approvisionnement mondialisées, des architectures de solidarité, des arbitrages sur la valeur des vies et le prix des morts. Par-delà les singularités de ses caractéristiques sanitaires et la temporalité encore brève de son irruption, la crise de la COVID-19, avec les modalités de sa prise en charge collective, s’inscrit dans un ensemble de crises de plus long terme, comme la crise du capitalisme financiarisé, mondialisé et dématérialisé et la crise écologique. S’y entrecroisent des modes de production, de consommation et de vie générant une empreinte environnementale et des inégalités sociales insoutenables. La difficulté de construire des récits collectifs qui incluent les voix inaudibles, dissonantes ou oubliées met également en lumière la crise structurelle de la démocratie représentative dans de nombreuses sociétés, ce que la conférence de Loïc Blondiaux permettra de bien mettre en lumière.

Une transition nécessaire

Face à ces crises (économique, écologique, politique et sanitaire), les solutions foisonnent. Élites politiques, militants, chercheurs, entrepreneurs, citoyens ; toutes et tous s’accordent sur la nécessité de changer, de réaliser une transition vers un autre modèle de développement dans nos sociétés. La situation actuelle peut-elle devenir un terreau propice pour les innovations sociales dans une perspective de transformation sociale ? À y regarder de plus près, on constate que la portée, les modalités et les finalités des innovations sociales qui émergent et des transformations souhaitées sont très diverses, voire parfois antagonistes. Loin d’être face à une voie toute tracée vers un monde nouveau, nous sommes plutôt au carrefour des possibles, que nous pouvons schématiser à travers deux pôles principaux d’innovations sociales.

Un premier pôle regroupe des innovations principalement technocentristes, souvent impulsées par des entrepreneurs, dans des formes qui articulent une visée économique et une ambition sociale ou environnementale. L’intelligence artificielle, une certaine économie de plateforme numérique et la « 4e révolution industrielle » promettent non seulement des gisements de richesse économique, mais aussi des solutions à des défis sociaux, politiques et même sanitaires ou culturels.

Pensons aussi, pour répondre à la crise écologique, aux solutions proposées en matière de substitution technologique ou encore de création d’un marché des droits à polluer. Le philanthrocapitalisme finance la recherche et l’expérimentation de telles solutions pour « régler » de nombreux problèmes sociétaux par le transfert de dispositifs marchands et technologiques dans des domaines très divers. Ces solutions sont donc souvent basées sur la technologie, leur conception est liée à l’ingéniosité ou à la stratégie d’entrepreneurs visionnaires et leur déploiement réglerait le problème, une fois qu’elles seraient mises en œuvre dans la société.

Le pouvoir émancipateur des communautés

Un des défis à relever est de saisir comment cette vision technocentriste, sous un langage de « rupture » et « d’inventivité », reproduit les structures mêmes du statu quo d’un monde à changer. Ces innovations peuvent même approfondir les crises en cours, que ce soit en redoublant des inégalités existantes ou en concentrant encore les pouvoirs, à l’image des domaines de compétences revendiqués par les GAFAM (tout en s’abstrayant des injonctions de solidarité, notamment fiscale). Cette conception du lien entre innovation et transformation sociale peut aussi s’accommoder de régimes autoritaires au nom de la primauté de la solution trouvée, en privilégiant l’urgence et l’expertise contre la « perte de temps » de la délibération démocratique, à l’image de l’autoritarisme environnemental ou du capitalisme de surveillance.

Un second pôle repose sur une conception forte de l’innovation sociale qui mise au contraire sur le pouvoir émancipateur des communautés à la base, sur la coconstruction des connaissances et des pratiques et enfin sur un horizon de justice environnementale et de justice sociale, sujet dont Nancy Fraser viendra nous entretenir comme conférencière principale. Dans cette perspective, les innovations sociales cherchent à éliminer les obstacles institutionnalisés qui privent les plus fragiles des ressources, de la reconnaissance et de la possibilité de s’exprimer sur un pied d’égalité avec les autres afin qu’ils puissent pleinement participer à la transformation sociale, mais aussi écologique. La lutte contre les « injustices épistémiques » désigne cette attention portée aux inégalités dans l’accès, la reconnaissance et la production des savoirs, en particulier pour celles et ceux qui appartiennent à des groupes sociaux marginalisés et opprimés.

Une part de conflictualité et de dissensus au sein des collectifs

Saisir ce potentiel émancipateur implique d’étudier, par exemple, la participation des populations plus fragiles et également des mouvements sociaux à la transition socioécologique ; nous pourrons entendre Jean-Baptiste Comby et Flor Avelino à ce sujet lors du colloque. De plus, cette conception implique de politiser l’analyse des innovations sociales en dénaturalisant les problèmes à traiter (« la pauvreté », « l’environnement ») et en analysant les rapports sociaux à l’œuvre dans l’architecture des solutions proposées, y compris la part de conflictualité et de dissensus au sein des collectifs et des organisations mobilisés.

Cette politisation exige aussi d’appréhender les innovations sociales au sein de cadres politiques et économiques qui régissent leur existence, mais qui sont aussi remis en question par elles. Enfin, dans cette conception forte de l’innovation sociale, l’exigence de coconstruction des connaissances et des pratiques interpelle les chercheuses et les chercheurs, à la lumière des injustices épistémiques, du questionnement actuel sur le rôle des universités, mais aussi des savoirs « hors universités », dans la transition socioécologique.

Ce découpage théorique entre deux pôles a l’avantage de clarifier un certain nombre de différences. Mais on observe fréquemment un continuum de pratiques où s’entremêlent des éléments relevant de logiques hybrides. Les trajectoires d’innovations sociales sont également marquées par des transformations et des appropriations, parfois fort éloignées de l’épure théorique que portait leur genèse. S’interroger sur la capacité des innovations sociales à lutter contre des injustices sociales, environnementales ou épistémiques suppose de raffiner l’analyse par une observation au plus près des pratiques, des trajectoires d’institutionnalisation comme des liens à l’action collective et aux mouvements sociaux, plutôt que de postuler a priori leurs effets, à partir de leurs intentions ou de leurs appartenances présumées à l’un ou l’autre pôle.

Inventer demain

C’est pourquoi le 6e colloque international du CRISES vise à comprendre l’articulation entre les différentes crises en cours (environnementale, socioéconomique, sanitaire, politique) et le rôle des innovations sociales qui naissent pour y faire face afin de s’outiller pour mieux distinguer, parmi ces dernières, celles qui contribuent véritablement à lutter contre les injustices sociales, environnementales et épistémiques. Ensemble, de partout sur la planète, nous chercherons cette articulation, à l’image du triptyque « démocratiser, démarchandiser, dépolluer » proposé par Julie Battilana et Dominique Méda dans leur conférence de clôture.

Nous étudierons ces innovations sociales dans le domaine du travail et de sa transformation, autour des économies nouvelles et moins nouvelles — économie sociale, du partage, circulaire —, dans les dynamiques territoriales et le retour des communs, dans les différentes formes organisationnelles et de gouvernance, dans la citoyenneté active et la recomposition de l’action publique, mais aussi au cœur même de la recherche et de ses pratiques. Car, pour reprendre les mots du philosophe Gaston Berger : « Demain est moins à découvrir qu’à inventer »…


Les auteurs de ce texte sont Sylvain A. Lefèvre, professeur à l'UQAM et directeur du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES), Annie Camus, professeure à l'UQAM et directrice adjointe du CRISES, René Audet, professeur à l'UQAM et membre du CRISES et Martine D’Amours, professeure à l'Université Laval et membre du CRISES.

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