S’enraciner à Saint-Hyacinthe, après avoir fui la guerre en Syrie

La famille Alkarez: Sana, Mohamad, Omar, Jouma Alkarez (père), Adam, Fatima Alkarez (mère) et Hamza.
Photo: Karla Meza Le Devoir La famille Alkarez: Sana, Mohamad, Omar, Jouma Alkarez (père), Adam, Fatima Alkarez (mère) et Hamza.

La famille Alkarez, originaire de Syrie, s’est rapidement sentie chez elle après son arrivée à Saint-Hyacinthe en décembre 2016. Les nouveaux souvenirs qu’elle bâtit jour après jour, depuis cinq ans, lui permettent de mettre un baume sur les plaies causées par la guerre qui l’a déracinée en 2013.

Près de 24 familles syriennes ont été accueillies à la capitale agroalimentaire du Québec entre 2016 et 2019, soit 133 personnes, selon La Maison de la Famille des Maskoutains. L’accueil et le soutien à l’intégration fournis par les organismes et les bons samaritains dans la communauté ont été des facteurs décisionnels dans le choix de deux tiers de ces familles, de demeurer sur le territoire même après quelques années de leur arrivée.

Croyant avoir inscrit son nom sur une liste d’attente pour recevoir de l’aide en denrées ou en vêtements en 2015, Jouma et Fatima Alkarez, alors réfugiés avec leurs quatre enfants en Turquie, ont posé une signature qui changerait le destin de leur famille à jamais. Un an plus tard, ils arrivaient au Canada, accompagnés de leurs enfants et la mère de M. Alkarez, le cœur fendu par les souvenirs de la guerre, mais la tête et les valises pleines de rêves d’une meilleure vie au Canada.

Leur trajet d’exil

« Environ un an après l’éclatement du conflit au sud de la Syrie en 2011, un groupe armé a débarqué au centre-ville d’Alep où nous habitions », dit M. Alkarez, qui a dû trouver refuge pour lui, sa femme et ses trois enfants chez son frère quelques quartiers plus loin. « C’était compliqué de se loger dans ma famille, car nous étions nombreux, alors nous sommes rentrés chez nous après quelques jours, mais c’était dangereux d’y rester en raison du conflit en cours entre le gouvernement et l’armée. »

Leur maison détruite lors des confrontations, la famille est restée dépourvue, forcée de vivre en nomade de quartier en quartier durant les mois qui ont suivi. « Au début, je pensais que le conflit ne durerait que quelques mois, mais cela n’a jamais arrêté », dit le père de famille de 42 ans, qui a réussi à emménager avec sa famille dans un appartement délabré pendant sept mois. « Il n’y avait plus de fenêtres et la toilette était cassée, mais j’ai tout réparé pour pouvoir y habiter. »

Faute de travail pendant toute cette période, M. Alkarez a emprunté de l’argent à son frère et à sa sœur pour subvenir aux besoins de sa famille. « Ma mère, qui habitait avec nous, est partie en Turquie, mais nous ne pouvions pas la suivre, car mes enfants n’avaient pas de passeport », raconte-t-il.

Début 2013, M. Alkarez, sa femme enceinte et leurs trois enfants ont pris un autobus vers Azaz, à quelque 50 km au nord d’Alep, puis à la frontière ont traversé à pied vers la Turquie. « Ce n’était pas facile, beaucoup de personnes sont mortes, mais on a pu se rendre jusqu’à Iskenderun, où ma femme a accouché de notre fils Omar, une semaine plus tard », dit le père de famille, s’étirant pour prendre dans ses bras son fils cadet Adam, 19 mois, qui réclame d’être assis sur ses genoux. Adam est le seul des cinq enfants à être né au Québec.

« La vie était difficile en Turquie, on est partis d’Iskenderun pour s’établir à Bursa, près d’Istanbul », confie celui qui a vendu de la limonade sur un chariot dans la rue, avant de décrocher un emploi dans une usine de métal, puis en couture. « C’était dur, car j’avais plusieurs bouches à nourrir et on me payait très peu », souffle M. Alkarez, qui s’est débrouillé pour créer son propre emploi en vendant des accessoires pour téléphones cellulaires dans un kiosque loué au marché.

Après un séjour de plus de trois ans en Turquie, le destin de la famille tourne. Deux mois après avoir inscrit leur nom sur la liste de candidats au parrainage par le Canada au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Jouma et Fatima Alkarez ont reçu un appel qui leur annonce leur départ pour le Canada quelques mois plus tard.

Parcours d’intégration

Accompagnés d’abord par La Maison de la Famille des Maskoutains, les Alkarez ont logé à l’Hôtel Dauphin à Saint-Hyacinthe la semaine après leur arrivée, avant d’emménager dans l’appartement que l’organisme les a aidés à trouver. « Les immigrants méritent d’être bien reçus et de sentir qu’ils ne sont pas seuls », dit Jubilee Larraguibel, coordonnatrice du programme d’intégration des personnes immigrantes depuis près de 20 ans.

Mandaté par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion du Québec, l’organisme maskoutain assure l’accueil, l’installation, la francisation et l’intégration des immigrants et réfugiés pris en charge par l’État. « Les nouveaux arrivants s’intègrent beaucoup plus rapidement lorsqu’un organisme est là pour les orienter et les accompagner », dit Mme Larraguibel, arrivée du Chili il y a 30 ans.

« On nous a conseillé de miser d’abord sur l’apprentissage du français pour être capables de nous débrouiller plus tard », dit le père de famille. Après avoir suivi quelques mois de francisation au Cégep de Saint-Hyacinthe, le couple a terminé deux ans d’études pré-secondaires à l’école de formation aux adultes.

Mme Alkarez a dû interrompre son parcours en raison de l’arrivée au monde d’Adam, son fils cadet, mais son mari poursuit actuellement un parcours de formation avec le soutien d’Emploi-Québec pour devenir agent de sécurité, programme qu’il terminera en juin prochain. Le père de famille souligne avoir reçu le soutien de l’organisme Espace Carrière afin de rédiger son curriculum vitae.

Soutien des bons samaritains

La famille se dit fort reconnaissante de l’aide et de l’accompagnement fournis par leur famille de jumelage, les familles syriennes arrivées avant eux, ainsi que l’ami tunisien de la famille, Faical Bourguiba, interprète pour Mme Alkarez lors de notre entrevue. Grâce à ces personnes, la nouvelle famille maskoutaine a pu tisser des liens serrés avec la communauté à Saint-Hyacinthe.

« J’avais peur qu’il fasse trop froid au départ, mais je suis très contente d’être ici », exprime Mme Alkarez en arabe, ayant une certaine difficulté encore pour s’exprimer dans la langue de Molière. M. Bourguiba traduit pour elle.

« Merci le Québec, merci le Canada, vous êtes bons avec ma famille. Ici on se sent en sécurité et je me sens bien dans ma peau », renchérit la mère au foyer âgée de 36 ans, qui souligne le rôle essentiel des immigrants arabophones comme M. Bourguiba dans la réussite de son intégration et celle de sa famille.

M. Bourguiba a pour sa part immigré à London en Ontario en 2009, avant de s’établir à Saint-Hyacinthe en 2011 avec le soutien de l’organisme Forum-2020. « Je suis bénévole pour La Maison de la Famille, j’accompagne les nouveaux arrivants qui ne parlent pas français à leurs rendez-vous, au magasin, à la pharmacie ou autre », explique celui qui occupe un emploi à la Société Alzheimer de Québec comme accompagnateur des personnes âgées.

Peu ou pas de souvenirs

Les enfants de Jouma et Fatima Alkarez sont âgés de 19 mois à 16 ans. Omar, 8 ans, s’assoit aux côtés de son père pour m’adresser la parole. Questionné sur ce qu’il préfère de son école, l’élève de 2e année dit d’un ton coquin « beaucoup aimer les vendredis ». Âgé de presque 4 ans lorsqu’il est arrivé au Québec, il dit n’avoir aucun souvenir de ses années vécues au Moyen-Orient.

Son frère Hamza, 10 ans, est en 5e année. Il aime les mathématiques et ses camarades d’école, mais précise « qu’il n’aime pas du tout la neige ». Sa sœur Sana, quant à elle, dit aimer les enfants et souhaite devenir enseignante de primaire ou travailler dans un orphelinat un jour. « Les écoles sont meilleures ici qu’en Turquie », dit la joueuse de clarinette de 13 ans, élève de secondaire 1.

L’aîné des enfants, Mohamad, est le seul à conserver de vifs souvenirs de la Syrie. « J’ai de beaux souvenirs de nos sorties familiales à la plage », dit le jeune homme, qui confie aussi avoir des souvenirs tristes de la guerre.

« Notre maison a été détruite, mon cousin, qui avait le même âge que moi, et mon oncle sont morts », raconte d’une voix calme et nostalgique celui qui se dit heureux de vivre maintenant au Canada. « Les gens ici sont très gentils », souffle l’amateur de mathématiques, de ski de fond et de patinage sur glace, qui souhaite devenir technicien électronique un jour.

Selon le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, le Québec a accueilli 17 379 Syriens entre 2015 et 2019, dont 5618 en 2016, année de l’arrivée de la famille Alkarez.

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Une première version de ce texte comportait une photo de la famille Alkarez datant d'il y a plusieurs années.