Trois autres femmes atikamekw dénoncent de mauvais traitements à l’hôpital de Joliette

Joyce Echaquan n’est ni la première ni la dernière à avoir été victime de racisme à l’hôpital de Joliette. Le Devoir a parlé à trois femmes autochtones de Manawan qui affirment avoir subi de mauvais traitements en raison de leur origine, et ce, avant et après la mort de Mme Echaquan.

Les cas les plus récents à avoir été rapportés au Devoir se seraient produits en octobre et au début du mois de mars. L’autre remonte à plus de sept ans. Ces trois cas s’ajoutent à celui de Jocelyne Ottawa, qui a dénoncé le comportement de deux infirmières du CLSC de Joliette qui l’ont reçue le 12 mars.

Assise sur son divan, sous une sculpture d’aigle en bois, Pauline Dubé est nerveuse. Ses mains tremblent en se remémorant de pénibles souvenirs. Elle prend une plume d’aigle, symbole de vérité, et la caresse doucement de bas en haut. Ce geste l’apaise.

C’était en 2014. Pauline Dubé enseignait les arts plastiques à l’école de Manawan lorsqu’elle a commencé à se sentir « bizarre ». La femme atikamekw était confuse, avait le bras droit engourdi et déparlait.

Elle raconte qu’elle est allée à l’urgence à l’hôpital de Joliette, mais qu’on l’aurait renvoyée à la maison en lui disant qu’elle n’avait rien. « Plus ça allait, plus je perdais mes capacités », se rappelle-t-elle.

Quelques jours plus tard, elle se serait rendue au CLSC de Saint-Michel-des-Saints, où un médecin lui aurait rédigé une ordonnance pour passer un test de résonance magnétique afin de voir si elle faisait un accident vasculaire cérébral (AVC).

Elle était tellement méchante. C’était du racisme. Et elle disait ça devant tout le monde à l’urgence.

Lorsqu’elle est retournée à l’hôpital, le 25 juin, elle affirme qu’une médecin l’aurait insultée. « Elle a commencé à me dire que je n’étais rien qu’une droguée et une alcoolique. Je ne me souviens pas de tout ce qu’elle m’a dit. Elle était tellement méchante. C’était du racisme. Et elle disait ça devant tout le monde à l’urgence. C’était tellement blessant. »

Mme Dubé raconte qu’elle était « gênée » et « fâchée » par ce qu’elle entendait. Elle pleurait. Elle cherchait les mots pour se défendre, mais elle n’arrivait pas à parler. « Il y avait une autre patiente qui avait les larmes aux yeux en entendant comment elle me traitait », se souvient-elle.

Vive confusion

Lorsque les tests ont révélé qu’elle avait subi un AVC, le ton de la médecin a changé, affirme-t-elle. Soudainement, elle serait devenue gentille et aurait voulu l’aider. Mais Pauline Dubé ne l’a pas revue par la suite : un autre médecin l’aurait prise en charge. La femme atikamekw ne sait pas pourquoi, mais elle présume que c’est en raison des propos que la médecin avait tenus plus tôt.

Pauline Dubé a été en réadaptation pendant un an à la suite de son AVC. Elle a dû réapprendre à parler, à écrire et à compter. « Ma fille m’amenait des livres, je lisais syllabe par syllabe comme un enfant, raconte-t-elle. On riait, mais ce n’était pas drôle. »

Sa fille se souvient très bien de la détresse de sa mère lors de son hospitalisation à Joliette. Elle n’a pas assisté aux échanges entre la médecin et sa mère, mais elle raconte que sa mère l’a appelée pour avoir de l’aide lorsqu’elle a reçu les résultats du test. C’est là qu’elle lui aurait raconté comment elle avait été traitée. « Elle était confuse, se souvient Marie-Josée Bellerose. Elle ne comprenait pas ce qui arrivait et elle avait de la misère à expliquer ce qui s’était passé, vu son état. »

Il y avait une autre patiente qui avait les larmes aux yeux en entendant comment elle me traitait

 

Lors de son passage à l’hôpital, Mme Bellerose a entendu la docteure s’excuser auprès de sa mère. « Elle essayait de revenir sur ce qu’elle avait dit. C’est là que j’ai réalisé que ma mère s’était vraiment fait dire ça », dit-elle.

Pauline Dubé a songé à porter plainte pour racisme. Elle affirme avoir entamé des démarches auprès du Centre d’assistance et d’accompagnement aux plaintes de Lanaudière. Elle a rédigé une lettre, mais a abandonné les démarches en cours de route, car elle n’avait pas la force de poursuivre. « J’étais tellement mal en point, j’étais fatiguée, je n’avais pas d’énergie pour ça », raconte-t-elle.

Des années plus tard, lorsqu’elle a vu le traitement réservé à sa cousine éloignée, Joyce Echaquan, ça lui a rappelé ce qu’elle avait vécu et elle s’est dit que « ça aurait pu être pire ».

Elle regrette aujourd’hui de ne pas avoir poursuivi les démarches pour porter plainte. Pour elle. Pour les autres. Pour que les choses changent. « Mais au moins, je parle maintenant. Tout le monde va écouter mon histoire », espère-t-elle.

Sentiment d’impuissance

Pauline Dubé n’est pas la seule à avoir envie de parler, de dénoncer. L’histoire de Joyce Echaquan, puis de Jocelyne Ottawa ces derniers jours, a délié les langues.

Lorsque sa fille de 17 mois s’est blessée à la tête, le 8 octobre dernier, Shannon Blacksmith a hésité à l’amener à l’hôpital de Joliette. Cela faisait à peine deux semaines que Joyce Echaquan y était morte, alimentant les craintes des Atikamekw de Manawan qui affirment depuis longtemps y subir du racisme. « J’avais peur [d’aller à Joliette], raconte-t-elle en entrevue téléphonique avec Le Devoir. Quand on était dans la voiture, je me demandais quelle direction j’allais prendre, je me demandais si j’allais à un autre hôpital, mais le cas de ma fille était grave, et c’est l’hôpital de Joliette qui était le plus près, alors je n’avais pas le choix. J’essayais de me convaincre que le personnel était professionnel. »

Quelques heures plus tard, désespérée et en larmes avec son bébé dans les bras, elle comprenait que ses attentes avaient peut-être été trop élevées. « Je me suis sentie impuissante, inférieure par rapport à eux », raconte-t-elle.

Les problèmes ont débuté lorsque Mme Blacksmith s’est présentée à l’urgence. Comme elle souffre de troubles anxieux, elle a demandé à ce que son mari puisse l’accompagner, d’autant que c’est lui qui était allé chercher sa fille à la garderie et qui connaissait les circonstances de l’accident. Les agents de sécurité lui ont indiqué que ce n’était pas permis en raison des règles liées à la COVID.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Chez elle, Pauline Dubé, femme atikamekw, caresse doucement une plume d’aigle, symbole de vérité.

Quelques heures plus tard, lorsque sa fille a pu sortir de l’hôpital, Shannon Blacksmith ne savait pas comment joindre son mari pour qu’il vienne la chercher. Elle a demandé à une agente administrative de lui donner le numéro de téléphone du Centre d’amitié autochtone de Lanaudière et du Foyer Élizabeth, deux endroits où son mari pouvait se trouver. « On m’a répondu : “Vous auriez pu l’écrire quelque part avant de débarquer ici” », raconte l’enseignante.

« À ce moment-là, je me retenais de ne pas pleurer devant la femme, explique-t-elle. J’ai dit poliment : “Merci quand même de votre aide.” J’étais tellement stressée qu’il fallait que je prenne l’air. Il ventait, il faisait froid. J’avais de la grosse peine. »

Elle était d’autant plus désemparée qu’elle ne vient pas de la région : elle a grandi à Mashteuiatsh, près de Roberval, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, avant de déménager avec son conjoint à Manawan. Elle ne connaissait donc que très peu la ville de Joliette, où elle était laissée à elle-même avec un enfant de 17 mois dans les bras.

C’est finalement une patiente qui a assisté à la scène qui lui est venue en aide. « Elle m’a dit : “Ils n’avaient pas le droit de vous laisser en détresse comme ça” », raconte Shannon Blacksmith. Peu de temps après, à son plus grand soulagement, son conjoint est arrivé.

De retour chez elle, Shannon Blacksmith a déposé une plainte officielle à l’hôpital. Un mois plus tard, elle recevait une réponse de Diane Rochon, commissaire adjointe aux plaintes et à la qualité des services, qui reconnaissait que le personnel avait manqué de compassion.

Dans son rapport, que Le Devoir a pu consulter, la commissaire écrit que les agents de sécurité auraient dû prendre en compte la situation particulière de Mme Blacksmith, qui vivait beaucoup d’anxiété, pour lui permettre d’être accompagnée par son mari.

Quant à l’agente administrative, qui avait refusé de lui donner des numéros de téléphone, elle était « nouvellement en poste », écrit la commissaire. « Elle m’a confirmé, après réflexion, qu’elle ne vous a pas aidée comme elle aurait dû, ajoute-t-elle. Une simple recherche sur Internet lui aurait permis de trouver le numéro de téléphone facilement. L’agente administrative m’a demandé de vous transmettre ses excuses et s’engage à apporter assistance à tout usager dans une telle situation à l’avenir. »

Morte d’inquiétude

Tout récemment encore, le 3 mars 2021, Maybelline Ottawa, une mère de Manawan, s’est rendue à l’urgence de l’hôpital de Joliette. Un automobiliste a happé son fils Liam, âgé de 13 ans, et ses amis. On a transporté les enfants en ambulance et Mme Ottawa les a suivis en voiture.

À son arrivée, elle s’est présentée à l’urgence et a demandé à voir son fils. Elle raconte qu’elle était morte d’inquiétude. « La réceptionniste ne m’a même pas laissée entrer pour voir mon garçon, déplore la dame en entrevue. J’avais le droit d’aller voir mon fils, il est mineur ! »

Selon elle, on lui aurait refusé l’accès parce qu’elle est autochtone. « Il y a une autre madame qui est passée après moi et elle a eu le droit d’y aller, elle, mais pas moi. »

La nouvelle agente de sécurisation culturelle, Sophie Ottawa, embauchée par l’hôpital de Joliette depuis la mort de Joyce Echaquan, est arrivée peu de temps après. Elle avait été avertie que des jeunes de la communauté étaient arrivées en ambulance et est allée les voir. Sa propre nièce faisait partie des blessés, raconte-t-elle en entrevue au Devoir.

Elle se rappelle être allée voir Maybelline Ottawa, puis la réceptionniste, indiquant à cette dernière que la mère avait besoin de voir son fils, mineur. Sa demande a été acceptée. « J’ai quand même un petit peu de pouvoir », affirme-t-elle, sourire en coin.

À son avis, c’est davantage en raison des protocoles COVID que l’accès lui avait d’abord été refusé. N’empêche qu’il aura fallu son intervention pour que Maybelline Ottawa puisse voir son fils à l’urgence.

Maybelline Ottawa songe à porter plainte. « Mais je ne sais pas comment faire », dit-elle sans ambages. Elle sait toutefois qu’elle ne veut plus remettre les pieds dans cet hôpital. « Parce qu’ils n’aiment pas les Autochtones », dit-elle.

Le Devoir a informé le CISSS de Lanaudière des cas rapportés dans cet article. « En raison de la confidentialité liée à tous les dossiers d’usagers, nous ne pouvons commenter des situations spécifiques », a fait savoir sa porte-parole, Pascale Lamy.

 

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