Durs réveils pandémiques à Roberval

Après 35 ans dans l’enseignement, Mona Tremblay trouve que les derniers milles lui ont donné suffisamment de fil à retordre. À son école Notre-Dame, des parents venaient chercher en voiture du matériel pour leurs enfants, mardi.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Après 35 ans dans l’enseignement, Mona Tremblay trouve que les derniers milles lui ont donné suffisamment de fil à retordre. À son école Notre-Dame, des parents venaient chercher en voiture du matériel pour leurs enfants, mardi.

Peu touchées par la pandémie jusqu’à présent, Roberval et la communauté autochtone voisine de Mashteuiatsh sont devenus, en l’espace de quelques jours, l’un des endroits les plus frappés par le coronavirus au Québec. Pris par surprise, ils mesurent désormais ce à quoi ils ont échappé ces derniers mois.

Mona Tremblay n’est pas mécontente d’être proche de la retraite. Après 35 ans dans l’enseignement, cette enseignante de 5e année trouve que les derniers milles lui ont donné suffisamment de fil à retordre. « Mettons que je vais me souvenir de ma dernière année ! » lance-t-elle en riant.

Dimanche, son école primaire Notre-Dame, à Roberval, a fermé ses portes après que de nombreux élèves ont été placés en isolement. La fermeture l’a soulagée. « J’étais rendue avec 11 élèves en isolement préventif sur 23 », dit-elle. « J’imaginais être obligée d’enseigner en présentiel avec les 12 qui me restaient plus les 11 à la maison. On a eu des formations là-dessus, mais ce n’est pas comme en vrai. »

Contrairement à bien des professeurs québécois, Mme Tremblay n’avait jamais vécu cela avant cette semaine. « On avait eu zéro cas dans les écoles », dit-elle.

Conciliation travail-famille

Alors que le personnel mettait la dernière touche aux cours en ligne mardi matin, des parents venaient chercher en voiture du matériel pour leurs enfants. Charles Dufour est reparti avec une flûte à bec pour un de ses garçons. Il s’estimait chanceux. Avec le printemps hâtif, son entreprise de pêche sur glace a fermé plus tôt, lui permettant de prendre soin des enfants pendant que sa conjointe travaille. « Le momentum est parfait : l’école est fermée puis j’ai terminé ma saison hier ! »

Alexandre Morin, un autre père en quête d’une flûte à bec, croisé dans la cour d’école, était plus embêté. « Je pars demain pour la Baie James pour un contrat. Ma conjointe, il faut qu’elle arrête de travailler trois jours. […] Ils ferment les écoles puis ils pensent pas à nous autres. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir À gauche, aux entrées de l’hôpital de Roberval, des affiches rappellent les revendications du personnel infirmier.

Mardi, on recensait 131 cas actifs dans le Réseau local de service de Domaine-du-Roy, où se trouve Roberval, soit 14 de plus que la veille. Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, c’est de loin l’endroit où le taux de contamination est le plus élevé avec 423 cas par 100 000 habitants.

La région demeure en zone orange, mais le premier ministre François Legault a invité la population a redoubler de précautions mardi (voir texte du bas). « C’est important de réduire les contacts », a-t-il dit à l’intention du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de l’Outaouais.

Le lac a beau être encore bien gelé, le printemps commence à s’installer aussi dans la région cette semaine. Or, malgré le soleil et le vent chaud qui soufflait lundi soir, le centre-ville était quasi désert.

Infirmières à bout

Les clients sont quand même nombreux dans le restaurant La Bonne Cuisine sur le boulevard Marcotte. La propriétaire de l’établissement, Marlène Bonneau, n’a pas ménagé les moyens pour faire face au virus. Les grands panneaux vitrés qui séparent ses tables sont si raffinés qu’on pourrait croire qu’ils ont toujours été là. Partout, des affiches rappellent que la région est en zone orange.

Dans le petit établissement aux odeurs d’œufs et bacon, la pandémie est de toutes les conversations. Ayant eu vent de la présence de journaliste, une dame s’approche. « Vous êtes journalistes ? » Les larmes aux yeux, elle explique que les conditions sont vraiment très difficiles à l’hôpital de Roberval, que « c’est l’omerta » pour le personnel.

« C’est pire que ce que le monde pense. C’est pas à cause du COVID qu’on manque de personnel, ça fait trois, quatre, cinq ans. C’est très très très difficile parce que chacun essaie de faire du temps supplémentaire pour sauver l’autre, mais le monde est brûlé. »

Comme l’expliquait le syndicat local des infirmières lundi au Devoir, la situation est très fragile dans le réseau de la santé de ce secteur du Lac.

Aux entrées de l’hôpital, des affiches rappellent les revendications du personnel infirmier. « Travailler à s’en rendre malade, c’est terminé » ou encore « Dubé, faut pas nous oublier. »

Croisée pendant sa pause cigarette, une autre infirmière a confirmé que les temps étaient durs. Non, l’établissement n’a pas d’hospitalisations liées à la COVID. « Il ne faudrait pas », a-t-elle dit les yeux ronds. « Parce qu’on ne sait plus ou aller chercher des employés. »

Mashteuiatsh épargnés mardi

À cinq kilomètres de là, le discours est le même dans la réserve voisine de Mashteuiatsh. « S’il y a des gens qui veulent venir nous aider, on manque beaucoup de personnel : des infirmiers, des infirmiers auxiliaires… », insiste Véronique Larouche, la directrice du service de santé et du mieux-être collectif de la communauté.

En général, les éclosions de COVID-19 se répercutent sur les hospitalisations environ deux semaines plus tard. En territoire innu, comme à Roberval, les autorités de santé espèrent maintenant que la vaccination des aînés pourra empêcher un tel rebond. « On n’a pas eu d’hospitalisations parmi les derniers cas et depuis le début de la pandémie, on n’a pas eu de décès heureusement. Nos personnes âgées en centre d’hébergement n’ont pas eu la COVID non plus et là, elles viennent d’être vaccinées. »

Contrairement à Roberval où les vaccins se font attendre, Mashteuiatsh n’a pas épuisé ses réserves. Comme les autres communautés autochtones, le territoire est jugé particulièrement à risque et a reçu un approvisionnement à part d’Ottawa. « Plus de la moitié de nos gens ont des maladies chroniques », souligne le vice-chef Jonathan Germain. « Et nos aînés sont nos histoires, notre richesse. »

L’opération de vaccination s’est d’ailleurs accélérée, ces derniers jours, avec la nouvelle flambée de cas (45 cas actifs en dix jours sur une population de 2000 personnes). Lors du passage du Devoir, des gens patientaient devant l’aréna pour se faire vacciner. « Ils ont compris le message, ils ont eu peur et ils veulent être protégés », faisait remarquer Mme Larouche. Pas moins de 211 personnes se sont fait vacciner au cours de la journée de mardi. Laquelle s’est close sur un autre signal encourageant, aucun nouveau cas de COVID-19 n’ayant été répertorié.

Lanaudière en proie aux variants

La COVID-19 se propage dans Lanaudière. La région — en zone rouge — figure au quatrième rang des régions comptant le plus grand nombre de cas actifs par 100 000 habitants, après Laval, Montréal et le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Avec 82,2 cas actifs par 100 000 habitants, elle devance maintenant l’Outaouais (71,7). « Le pourcentage de variants est en nette augmentation dans notre région depuis la semaine dernière », dit la Dre Lynda Thibeault, directrice régionale de santé publique. Lanaudière compte actuellement plus de 80 cas présomptifs de variants actifs. Malgré tout, le nombre de nouveaux cas quotidiens demeure stable. « C’est comme un plateau qui se poursuit, explique la Dre Lynda Thibeault. Ça nous oblige à rester dans le rouge. On ne fait pas de découpage [sous-régional], parce qu’on veut être très prudent. »

Marie-Eve Cousineau

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