Les artistes renoncent à la PCRE

Seulement 34% des artistes ont reçu la PCRE, une aide financière administrée par l'Agence de revenu du Canada.
Photo: Michael Monnier Le Devoir Seulement 34% des artistes ont reçu la PCRE, une aide financière administrée par l'Agence de revenu du Canada.

Les artistes et les travailleurs de la culture sont éprouvés par la pandémie. Statistiques, sondages et échos du terrain concordent, avec de tristes chiffres sur les impacts économiques et psychologiques dans le milieu. Or, d’autres données révèlent que la Prestation canadienne d’urgence (PCU) a aidé 67 % des artistes québécois. Ils sont beaucoup moins, autour de 34 %, à recevoir la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE). Pourquoi ce recul ?

« Pour la première fois, on a vu la mise en place à toute vitesse d’un filet de sécurité sociale au Canada, et les artistes ont pu en bénéficier », soulignait récemment le directeur du Conseil des arts du Canada (CAC), Simon Brault. Au Québec, ils ont été nombreux à s’en prévaloir. La Fédération nationale des communications et de la culture (FNCC) a sondé ses membres au début 2021 : 67 % ont obtenu la PCU ; seulement 34 % ont poursuivi avec la PCRE. À l’Union des artistes (membre de la FNCC), 72 % des membres ont eu la PCU, 40 % la PCRE. À la Guilde des musiciens et des musiciennes du Québec, un sondage maison dévoile que 73 % des membres ont reçu la PCU et 41 %, la PCRE.

La PCRE est moins efficace parce qu’elle ressemble beaucoup à l’assurance-emploi. Les règles ont changé beaucoup dans les premières semaines de son application. Il y a une inadéquation entre les règles écrites et ce qui est demandé par les agents de l’Agence du revenu du Canada, qui ne comprennent souvent pas du tout notre réalité d’artistes.

 

Pourquoi ce retrait, avant même la relance du secteur ? La scénographe Claire Renaud voit les réactions des artistes sur le groupe Facebook « Soutien à/de la communauté culturelle québécoise — COVID-19 », qui compte plus de 10 000 membres. Elle est une des modératrices. La demande pour obtenir la PCRE est plus complexe, plus rébarbative, dit Mme Renaud. « La PCRE est moins efficace parce qu’elle ressemble beaucoup à l’assurance-emploi. Les règles ont changé beaucoup dans les premières semaines de son application. Il y a une inadéquation entre les règles écrites et ce qui est demandé par les agents de l’Agence du revenu du Canada, qui ne comprennent souvent pas du tout notre réalité d’artistes. » Et qui ont demandé à certains artistes quelles étaient leurs démarches de réorientation, par exemple, ou exigé l’envoi de documents prouvant la recherche d’emploi alors même que tout le secteur des arts vivants était encore confiné.

Vrai que les conditions sur le site officiel de la PCRE, qui indiquent que, pour être admissible, le demandeur doit démontrer qu’il n’a « pas refusé un travail raisonnable pendant la période de deux semaines visée par [sa] demande », laissent place à interprétation. Certains artistes croient encore aujourd’hui qu’ils devront accepter toute offre d’emploi, n’importe laquelle, même loin de leur domaine d’expérience. Le délai plus long du traitement de dossier est aussi un éteignoir : il faut demander la PCRE après deux semaines sans salaire. Des demandes de pièces justificatives sont plus fréquentes, pièces qu’il faut envoyer par fax, avant même de savoir si le dossier est accepté — ce qui peut prendre jusqu’à quatre semaines.

À échelle humaine

Comédien et metteur en scène, Philippe Savard n’a pas hésité à demander la PCU. « J’étais en train de perdre entre 25 000 $ et 30 000 $ de contrats quand la PCU a été instaurée. Je ne me suis pas posé trop longtemps la question, mettons… » Ses revenus de contrats auraient été supérieurs à la PCU, mais deux ans plus tôt, la situation aurait été différente, indique l’homme de Québec. M. Savard a aussi pris quelques semaines de PCRE. « La PCU, c’était plus simple : une question de revenu annuel. La PCRE, il faut que je calcule mes petites affaires, c’est moins évident. » Il n’hésitera toutefois pas à s’en servir à nouveau. « Les mois à venir, je les envisage avec beaucoup d’incertitude. »

Myriam Fournier, chanteuse et comédienne, était de la distribution de Trip en mars 2020, à l’Espace libre, un hommage à la contre-culture de 1970 où, avec « 15 autres comédiens, on se crachait des gouttelettes dessus à qui mieux mieux », raconte-t-elle avec humour. Elle a navigué depuis entre la PCU et les reconduites de contrats de voix et de publicités, et un contrat de tournage inattendu l’été dernier. Ses revenus pour 2020 seront moindres que ce qu’ils auraient été sans pandémie, « mais c’est tellement inégal mes affaires ! Parfois je fais en une semaine mes sous pour les quatre prochains mois », illustre-t-elle. Elle doit les arrondir actuellement avec la PCRE, aux conditions « beaucoup moins claires. Même quand les agents m’appellent, ils ne sont pas sûrs eux-mêmes du calcul que je dois faire ».

« C’était une bonne année de contrats 2020, je suis à un beau moment de ma carrière, j’avais des projets pour les trois prochaines années », dit la metteuse en scène Édith Patenaude. La grande majorité de ses projets pour 2020 ont été reportés. Pour certains, elle a reçu 50 % du cachet, même sans jouer, même si elle les jouera plus tard. « Pour d’autres, pas une roupie. Chaque diffuseur fait du mieux qu’il peut dans cette situation inédite. » Mme Patenaude s’est prévalue de la PCU. « Ça se fait en deux clics, ce n’est pas humiliant. » Et si elle fera la moitié de son année financière prévue en contrats, l’enseignement, la participation à des jurys et du travail de voix lui permettent de ne pas demander la PCRE, et de presque conserver ses revenus prévus. « Je suis privilégiée. Il y a beaucoup d’artistes beaucoup moins chanceux que moi présentement », souligne-t-elle.

Jusqu’à maintenant, il y a eu trois types de mesures financières pour répondre à la pandémie en arts, résumait Simon Brault, du CAC, attrapé en marge d’une visioconférence du Conseil des relations internationales de Montréal. « Premièrement, des mesures universelles qui, pour la première fois, ont touché les travailleurs de la culture. Deuxièmement, des mesures sectorielles qui ont été versées directement aux entreprises — et, oui, là, il y a eu des problèmes de ruissellement de l’argent vers les artistes. Et troisièmement, des mesures d’urgence pour aider directement la création, menée par des individus. »

Tout le monde a compris que la PCU a été un succès pour le secteur des arts, poursuit M. Brault. « Pour l’avenir et la relance des arts, je pense qu’il y a une ouverture pour des mesures comme ça, pour un filet de sécurité sociale plus décent. On n’a pas la capacité au Canada d’offrir le plein-emploi constamment à tous les artistes et créateurs. Si on veut conserver les gens dans le secteur, il va falloir améliorer cet aspect. »

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