Un rapport dénonce des marques canadiennes et internationales de l'industrie du textile

Sur le pantalon Lululemon, le chandail Joe Fresh ou le jean de L’Équipeur, la note « Fait au Bangladesh » laisse souvent l’acheteur indifférent. Pourtant, encore aujourd’hui, les mains qui fabriquent les vêtements de ces marques n’en retirent que quelques sous, selon une enquête publiée lundi par le Fonds humanitaire des Métallos.

Non seulement le document lève le voile sur les salaires de misère de l’industrie bangladaise du vêtement, mais il révèle aussi que les entreprises canadiennes, tout comme les compétiteurs internationaux, exploitent la main-d’œuvre locale.

Au pied des grandes usines de vêtements de Dacca, capitale du Bangladesh, des centaines de personnes font la queue. Elles gardent espoir de pouvoir décrocher un emploi. En vain, admet au Devoir la militante Kalpona Akter. « Les usines ne vont engager qu’une ou deux personnes. Et puis, deux cents personnes en file devant l’usine, c’est une vraie menace pour ceux qui travaillent à l’intérieur. Ça réduit leur salaire, ça réduit leurs avantages, ça réduit leur sécurité d’emploi. »

La pandémie a rétréci toute l’industrie du prêt-à-porter. Les exportations de textile vers le Canada en provenance du Bangladesh ont chuté de 40 % en un an. Dans ce centre mondial du textile, des centaines de milliers de personnes se sont retrouvées sans travail et sans le sou. « Pour les travailleurs comme nous, c’est devenu terrible, raconte Kalpona Akter. Les marques ont reporté leurs commandes, les ont annulées ou ont exigé des réductions, comme une baisse de 50 % des prix. Elles ne pensent pas aux travailleurs. »

Les marques agissent de façon irresponsable. Elles poussent les travailleurs à la famine

 

Pour preuve, le rapport titré « Même pas le strict minimum » trace un lien entre des détaillants canadiens et des manufactures du Bangladesh qui maintiennent leurs employés dans une misère sans fin. Les conditions de travail s’amélioraient pourtant depuis l’effondrement du Rana Plaza, qui a fait plus de 1000 morts. Les marques exigent maintenant des bâtiments sécuritaires. Le travail des enfants n’existe officiellement plus. Par contre, les salaires demeurent en deçà du minimum viable, et la crise pandémique est venue cristalliser cette précarité.

Selon l’enquête de 60 pages, ceux qui confectionnent aujourd’hui des vêtements au Bangladesh travaillent six jours sur sept. Durant un quart de travail normal de douze heures, un employé peut coudre plus d’une centaine de t-shirts, une trentaine de chemises ou une vingtaine de jeans. Pour ce travail, ces ouvriers ne gagnent que 6 $ ou 7 $ par jour. Kalpona Akter explique que, pour le tiers de ce salaire, un Bangladais peut se payer une chambre de 3 mètres sur 3 mètres, « parfois sans fenêtre ». En plus, les salariées partagent avec d’autres familles cuisines et salles de bains. Des femmes occupent la majorité des emplois, et aucune façon n’existe pour elles de changer d’emploi tant la précarité est sévère. Il y a là une forme d’« esclavage moderne », assure Mme Akter, « le salaire minimum n’est pas vraiment le coût minimum d’un travailleur ».

Le rapport indique également que la quasi-totalité des marques ont refusé de verser une indemnité de départ aux personnes congédiées au lendemain de la fermeture des frontières. « Les marques agissent de façon irresponsable. Elles poussent les travailleurs à la famine », déplore Mme Akter, également directrice générale du Centre pour la solidarité des travailleurs du Bangladesh.

Photo: Munir Uz Zaman Agence France-Presse Un enfant qui travaille dans une usine à Araihazar, à 50 km de Dacca.

Opacité

Les compagnies citées n’avaient pas répondu à nos demandes d’entrevue au moment où ces lignes étaient écrites. Certaines, comme Joe Fresh, renvoient à leurs politiques officielles. On y stipule qu’un code de conduite protège contre l’exploitation. Des lignes téléphoniques publiques et gratuites de dénonciations garantiraient son application. Le site Internet de Lululemon spécifie que « le travail forcé ou obligatoire, le travail des enfants ou toute forme de traite des personnes » sont interdits. Rien n’est pourtant dit sur les salaires.

Kalpona Akter explique que la structure de l’industrie brouille les pistes, même pour les donneurs d’ouvrages. Une grosse usine possède de plus petites usines qui, elles, sous-traitent à leur tour à de plus petites manufactures. En fin de compte, les marques ne voient que les plus grandes fabriques, mais ne portent pas attention à toute la chaîne de production. « Plus de 98 % des usines sont possédées par des Bangladais, signale Mme Akter. Parfois, ces propriétaires sont sans scrupules. En plus, ces entrepreneurs sont souvent de mèche avec les politiciens. »

Kalpona Akter, directrice générale du Centre pour la solidarité des travailleurs du Bangladesh BCWS

La seule solution pour renverser la tendance, « c’est de réduire une petite fraction de leur profit et de changer la mentalité des détaillants », résume-t-elle. Elle rejette les appels au boycottage.

« Je comprends que c’est un dilemme. Devant un vêtement au Bangladesh, quand on connaît les conditions de travail, un consommateur peut se demander : “Est-ce que j’achète ou pas ?”. Ma réponse c’est que ne pas acheter n’est pas la solution. S’il vous plaît, achetez, parce que ça crée de l’emploi. Mais on a besoin d’un travail digne. Et ça ne peut arriver que si les consommateurs se font entendre. »

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