Pandémie, an 2

La croisée des chemins mène à deux mondes complètement différents. D’un côté, on apprend à vivre avec la COVID-19 en protégeant les plus vulnérables. De l’autre, on éradique la bibitte et on empêche activement toutes les introductions.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La croisée des chemins mène à deux mondes complètement différents. D’un côté, on apprend à vivre avec la COVID-19 en protégeant les plus vulnérables. De l’autre, on éradique la bibitte et on empêche activement toutes les introductions.

La COVID-19 est devenue pandémie il y a un an. Vaccins, variants, déconfinement : que nous réservent les 12 prochains mois ? Quel chemin le Québec empruntera-t-il pour sortir de cette crise qui disloque nos liens sociaux depuis trop longtemps ?

Quiconque aurait voulu, il y a un an, prévoir les douze mois à venir se serait cassé les dents. À l’orée de ce second printemps pandémique, le soleil liquéfie la neige compactée du parc La Fontaine sous les pieds de la médecin Sophie Zhang. Son quotidien, comme le nôtre, souffre de la distance physique avec ses patients, des sourires cachés sous les masques. Quand tout cela va-t-il finir ? Cette médecin n’a pas de boule de cristal. Elle croit toutefois que notre trajectoire collective dans l’année à venir dépend d’abord des choix que nous ferons. Pourquoi tenter de prévoir l’année si on peut en décider ?

« Je pense que les facteurs humains, politiques et sociaux seront plus importants que le virus lui-même », dit-elle. Qu’attendons-nous exactement pour déconfiner ? Quel objectif à long terme visons-nous ? Quels compromis acceptons-nous ? Selon Sophie Zhang, qui est responsable de l’hébergement de longue durée au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, le moment est bon pour faire le bilan et décider de l’avenue que nous emprunterons dans la prochaine année.

La croisée des chemins mène à deux mondes complètement différents. D’un côté, on apprend à vivre avec la COVID-19 en protégeant les plus vulnérables. De l’autre, on éradique la bibitte et on empêche activement toutes les introductions. Le Texas (5000 cas par jour) a choisi la première option : depuis deux semaines, l’État est à « 100 % ouvert » et les masques ne sont plus requis. L’Australie (10 cas par jour) a choisi la seconde option : on y vit presque normalement, mais le décret d’un confinement ultrastrict plane dans l’air dès la moindre éclosion. Dans les deux paradigmes, la vaccination donne un coup de pouce.

« On ne vit pas une fatalité, dit la Dre Zhang ; c’est un choix. » La stratégie québécoise, résume-t-elle, revient à contenir l’épidémie quand les hôpitaux débordent, puis à donner du lest quand c’est possible. Toutefois, elle considère que cette philosophie — une option tout à fait valable — n’a jamais fait l’objet d’une discussion approfondie au Québec. « Je n’ai pas l’impression que c’est un choix qu’on a fait, ici. »

La Chine fait partie des pays qui ont coupé court à la transmission, au prix d’un confinement radical et de mesures frontalières draconiennes. La Dre Zhang, qui est en contact avec des membres de sa famille là-bas, note qu’ils mènent une vie presque normale depuis des mois. « Quand on fait des Skype, ils sont dix autour de la table, raconte-t-elle. Ils trouvent que le confinement était difficile, mais que ça en valait la peine. »

« Le scénario de sortie de crise n’est pas encore débattu » au Québec, pense aussi Joanne Liu, l’ex-présidente de Médecins sans frontières. Une fois qu’on aura éteint le feu vif de l’épidémie, accepterons-nous de laisser brûler quelques braises qui peuvent déclencher de nouvelles éclosions ? « Les gens sont prêts à faire des sacrifices, mais il faut qu’ils comprennent pourquoi. C’est pour ça qu’ils veulent se projeter dans le futur. »

Le 11 mars dernier marquait le premier anniversaire de la déclaration par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de la pandémie de COVID-19. La nouvelle année pandémique commence certainement avec un vent d’espoir.

Cette semaine, le premier ministre François Legault a resserré le calendrier vaccinal : tous les Québécois adultes pourront recevoir un vaccin d’ici le 24 juin. Cela laisse entrevoir « un été plus positif », selon le chef de gouvernement. Les personnes de 65 ans et plus devraient quant à elles avoir reçu une première dose d’ici la mi-avril. Le respect de ce calendrier dépend évidemment de plusieurs facteurs : une production qui va bon train, une campagne de vaccination qui suit le tempo et une population qui accepte volontiers de rouler ses manches.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les portes des salles de concert s’entrouvrent dans certaines régions.

Déjà, le gouvernement assouplit certaines mesures de contention du virus. Fini l’alternance école-maison pour les plus vieux du secondaire. Les gyms et les spas retrouvent leurs adeptes respectifs. Les portes des salles de concert s’entrouvrent dans certaines régions. À mesure que la vaccination progresse, les allègements continueront à se multiplier. À moins, bien sûr, que le Québec décide de bifurquer vers l’approche australienne ou chinoise pour étouffer ce qui restera de la transmission du virus.

On a toujours tenu pour acquis qu'on peut se serrer dans nos bras et qu'on peut festoyer en grand nombre. Devoir se priver des gens qu'on aime, dans la dernière année, c'était un choc énorme. Quand on pourra se voir à nouveau, il faudra être conscients du privilège immense que cela constitue. 

 

À quoi ressemblera le déconfinement ? Une trentaine d’épidémiologistes, de spécialistes en santé publique et d’autres experts québécois de la COVID-19 ont répondu à un sondage informel organisé par Le Devoir (voir les graphiques). La grande majorité des répondants pensent qu’avant l’automne prochain, ils mangeront au restaurant en couple ou iront souper chez des parents. Selon eux, le télétravail et le port occasionnel du masque sont cependant là pour beaucoup plus longtemps. Une poignée pensent ne plus jamais pouvoir serrer la main d’un ami ou l’embrasser sur les joues.

« On a toujours tenu pour acquis qu’on peut se serrer dans nos bras et qu’on peut festoyer en grand nombre, dit la Dre Liu. Devoir se priver des gens qu’on aime, dans la dernière année, c’était un choc énorme. Quand on pourra se voir à nouveau, il faudra être conscients du privilège immense que cela constitue. »

Les vaccins, une main gagnante ?

Une fois ce premier cycle de vaccination terminé, le virus ne cessera pas pour autant de circuler. L’immunité d’une bonne partie de la population empêchera les grandes éclosions, mais de petites étincelles continueront d’apparaître dans les milieux moins vaccinés.

« Avec 10, 20 ou 30 % de la population qui n’est pas vaccinée, on va continuer à devoir porter le masque dans les lieux fermés pendant des années », croit Lara Gautier, une professeure de santé publique à l’Université de Montréal, qui compare la réponse de divers systèmes de santé dans le monde à la pandémie, dont celui du Québec.

Environ un adulte canadien sur huit prévoit de refuser le vaccin contre la COVID-19. En plus — gros morceau ! —, les enfants ne seront pas vaccinés dans un premier temps. Au Québec, près de 19 % de la population a moins de 18 ans. Sans vacciner cette tranche d’âge, il sera difficile d’atteindre une réelle immunité collective, dont on estime souvent le seuil à 70 %.

Les principales compagnies pharmaceutiques mènent actuellement des essais cliniques pour tester leurs vaccins sur des enfants. Elles ne s’y étaient pas attardées plus tôt parce que les enfants souffrent généralement de formes légères ou même invisibles de laCOVID-19. Pfizer croit maintenant pouvoir faire autoriser son vaccin pour les adolescents aux États-Unis d’ici la rentrée de septembre et pour les enfants d’âge primaire à la fin de l’année.

Avec 10, 20 ou 30% de la population qui n'est pas vaccinée, on va continuer à devoir porter le masque dans lieux fermés pendant des années.

 

Dès l’automne prochain, des rappels de vaccin pourraient par ailleurs s’imposer dans la population générale. Des variants risquent de forcer ce second cycle d’aiguilles, mais aussi le temps qui passe. On ne sait pas encore combien de temps va durer la protection, même si les premiers signes sont encourageants. Les infections naturelles au SRAS-CoV-2 procurent un bouclier immunitaire qui demeure solide plus de six mois après la maladie. Les immunologues croient que les vaccins feront au moins aussi bien.

« Je suis estomaqué par la qualité de ces vaccins », dit, très enthousiaste,Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal et auteur de Pandémie, quand la raison tombe malade (Boréal). « En principe, ajoute-t-il, une fois qu’on aura vacciné les gens les plus à risque — ce qui comprend les gens les plus âgés, mais aussi ceux qui ont des comorbidités — on se retrouve avec des risques de décès de l’ordre de ceux de la grippe. Selon moi, il faut ramener la vie le plus rapidement possible à sa normalité. »

Partisan d’une approche à la suédoise, ce scientifique touche-à-tout hésite à prévoir le cours des douze prochains mois. « On a un gouvernement qui, depuis le début, infantilise sa population et met en place un amalgame de mesures — certaines essentielles, d’autres qui n’ont aucune raison d’être, comme le couvre-feu. Je crois qu’on risque d’avoir des mesures fortement contraignantes pendant encore un petit bout de temps au Québec. »

Le gouvernement assouplit certaines mesures de contention du virus. À mesure que la vaccination progresse, les allègements continueront à se multiplier. 

Les variants, ces cartes qui changent la donne

La dose d’optimisme injectée à coups de vaccins pourrait toutefois tomber sur un os : les nouveaux variants préoccupants. Partout dans le monde, les vaccinateurs mènent une course contre la montre. L’horloge génétique tourne, imposant son lot de mutations sur les virus en circulation. La sélection naturelle fait son travail : les variants plus contagieux disposant d’un avantage évolutif, ils remplacent progressivement les versions moins compétitives du SRAS-CoV-2.

Les trois principaux variants peuvent changer le cours de la prochaine année.

Le B.1.1.7, qui s’est d’abord propagé au Royaume-Uni, abonde maintenant dans plusieurs pays du monde. Des efforts soutenus de santé publique ont permis de ralentir son implantation, mais rien ne semble pouvoir l’arrêter. C’est ce variant, responsable de 20 % des nouvelles infections sur l’île de Montréal, qui fait dire cette semaine à la directrice régionale de santé publique, Mylène Drouin, que « la troisième vague va arriver ».

On le savait déjà plus transmissible, mais des études récentes démontrent que le variant B.1.1.7 est également plus létal. Ainsi, même si le nombre de cas diminue ou se maintient, le nombre de cas graves pourrait demeurer relativement plus élevé. « C’est inquiétant, dit Lara Gautier, parce que ça ne laisse pas présager un vrai retour au calme dans les hôpitaux. » Heureusement, les vaccins fonctionnent bien contre ce variant. Israël en a fait récemment la démonstration avec le produit de Pfizer.

Moins de chance avec le variant B.1.351, qui domine en Afrique du Sud : il contourne partiellement les défenses fournies par les vaccins actuels. Plusieurs fabricants ajustent leur formulation pour prévenir plus efficacement cette version du coronavirus. Santé Canada a adopté une approche simplifiée permettant l’autorisation rapide de ces vaccins modifiés. Pour l’instant, le pays n’a détecté qu’environ 250 cas associés à B.1.351.

Le variant P.1, essaimant à partir du Brésil, est aussi très rare au Canada, hormis une série d’éclosions survenues depuis la mi-février en Abitibi-Témiscamingue. Véritable joker dans la main du virus, ce variant inquiète car, dans la ville amazonienne de Manaus, où les trois quarts de la population avaient contracté la COVID-19 lors de la première vague, il a provoqué une deuxième vague encore plus forte. Sa facilité apparente à provoquer des réinfections pourrait bousculer le cours de l’année à venir.

À cause des variants préoccupants, des restrictions aux frontières resteront probablement en place pendant des années. À l’échelle mondiale, les campagnes de vaccination battront leur plein jusqu’en 2023 au moins. L’Europe prépare ces jours-ci son projet de « passeport vaccinal » encadrant les déplacements internationaux, qui pourrait être opérationnel en juin. Ottawa envisage également une telle mesure. Les trois quarts des experts sondés par Le Devoir ne pensent pas voyager hors du pays avant l’hiver 2022.

Joanne Liu croit qu’au chapitre de la mobilité internationale, on ne retrouvera jamais le monde d’avant. « J’espère que la COVID nous rappellera que nous sommes tous interdépendants, interconnectés, que nous vivons tous dans la même bulle-Terre. »

En plus d’être retournée travailler à l’hôpital Sainte-Justine après Médecins sans frontières, la Dre Liu est membre d’un groupe indépendant d’experts chargé par l’OMS d’évaluer la préparation à la pandémie et la gestion de la COVID-19. Pour elle, prévoir l’avenir, c’est surtout ne pas oublier la crise qu’on vient de traverser, où trop de gens sont morts sans avoir leurs proches à leurs côtés. Sans compter les millions de survivants qui souffrent de séquelles à long terme de la maladie.

« Quand je me projette dans le futur, je veux surtout qu’on ait appris de nos erreurs. On va relancer l’économie, les familles vont se réunir pour faire des barbecues, les gens vont aller en vacances. Mais j’espère qu’on va se doter de mécanismes pour que, quand ça va recommencer, on ne dorme pas sur la switch. »