365 jours au pied du mur sanitaire de la frontière canado-américaine

Le 21 mars 2020, le Canada et les États-Unis décidaient de filtrer les passages à leurs frontières terrestres afin de ne plus laisser passer que les déplacements essentiels. La mesure, exceptionnelle et inédite, a été reconduite de mois en mois, et une fois de plus cette semaine, jusqu’au 21 avril.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le 21 mars 2020, le Canada et les États-Unis décidaient de filtrer les passages à leurs frontières terrestres afin de ne plus laisser passer que les déplacements essentiels. La mesure, exceptionnelle et inédite, a été reconduite de mois en mois, et une fois de plus cette semaine, jusqu’au 21 avril.

La partie s’est terminée abruptement,avant même d’avoireu la chance de commencer, pour Vincent Proulx, qui tient la Taverne du Gamer dans la rue Dufferin à Stanstead, dans les Cantons-de-l’Est. La ville frontalière est, depuis ses origines, en symbiose géographique avec sa voisine Derby, située littéralement de l’autre côté de la rue, au Vermont.

« On a ouvert en février 2020 », se rappelle le jeune homme, tuque Nintendo vissée sur la tête, assis derrière le comptoir de son commerce de jeux vidéo rétro, de circuits de course automobile miniatures, de jeux de société et de figurines de collection. « Ça a commencé très fort. Beaucoup d’Américains venaient nous voir, même si on n’était pas connus. Et puis, la frontière a été fermée. »

Cela fera un an, jour pour jour, dimanche, et ça s’est passé sous ses yeux, les postes-frontière de Derby-Line et de Stanstead étant situés juste un peu plus bas dans la rue, à un jet de pierre de son commerce.

Pour contenir la propagation de la pandémie de COVID-19, le 21 mars de l’an dernier, le Canada et les États-Unis décidaient en effet de filtrer les passages à leurs frontières terrestres afin de ne plus laisser passer que les déplacements essentiels. Ceux liés au commerce et aux services.

La mesure, exceptionnelle et inédite, a été reconduite de mois en mois par la suite, et une fois de plus cette semaine, jusqu’au 21 avril prochain, reléguant encore et toujours les déplacements à des fins touristiques, les petites escapades de l’autre côté de la frontière pour une randonnée en montagne, une journée de ski ou pour un plein d’essence, au rayon des souvenirs d’un autre temps.

« Tout ce qui passe depuis un an, ce sont les rares habitants des deux villages qui travaillent d’un bord ou de l’autre et les camionneurs », résume Jeanne Comeau, native du coin, quitravaille à la quincaillerie de Beebe Plain. Celle-ci est située juste en arrière de l’étrange poste frontalier canadien, séparé à cet endroit de son pendant américain par la route 247 et son trafic usuel, à cheval durant quelques centaines de mètres à peine entre deux pays.

Au début de la pandémie, la fermeture de la frontière lui a fait perdre son emploi de caissière à la boutique hors taxe située à la rencontre de l’autoroute 55 et de l’Interstate 91. Simple question de mathématiques : des 130 000 entrées hebdomadaires enregistrées aux postes-frontière du Québec avant la crise sanitaire, il n’y en a désormais plus que 16 000 environ, selon les derniers chiffres de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC).

Une diminution des passages qui, couplée au confinement de ce côté de la frontière, a forcé la reconfiguration du tissu social dans plusieurs villes frontalières du Québec. Et pas toujours pour le pire d’ailleurs.

« Ce qu’on a perdu en clients américains, on l’a gagné en clients locaux », dit derrière son masque André Lapointe, propriétaire du Magasin général du chemin Bradley à Saint-Armand, situé à moins de deux kilomètres de la frontière avec le Vermont. « Les gens du coin sont plus venus acheter ici, par crainte d’aller dans les grandes surfaces et par souci de réduire leurs déplacements. Pour nous, depuis un an, les affaires ont pris du mieux. »

Sensibilisation à la proximité

« Il a fallu se réorganiser rapidement », raconte Jean DesRosiers, propriétaire de l’Auberge Le Sunshine à Stanstead, dont la boulangerie-pâtisserie attirait jusqu’à la fermeture de la frontière une clientèle américaine nourrissant près de 40 % de son chiffre d’affaires. « On a offert plus de prêt-à-manger, on a proposé la livraison, mais on a surtout bénéficié d’un appui local sans précédent qui nous a permis de ne pas nous faire emporter par cette crise sanitaire. »

Selon lui, la pandémie et ses conséquences n’ont pas eu que du mauvais, entraînant même, pour un établissement comme le sien, une « sensibilisation à l’importance du commerce de proximité » dans un village qui, comme bien d’autres, vit depuis plus d’une dizaine d’années au temps de la fermeture des services et de l’exode des commerces et des clients vers les villes plus grandes alentour.

Photo: Fabien Deglise Le Devoir

« On a vu entrer ici des gens du village qui ne l’avaient jamais fait depuis notre ouverture, il y a quatre ans, dit-il, et qui se sont étonnés de ce qu’ils découvraient. On se fait poser plus de questions aussi sur l’origine de nos produits, sur l’aspect local de leur fabrication. Et on espère que cette sensibilisation va laisser des traces après la pandémie. »

« On a vendu plus de lait, parce que les gens ne pouvaient plus aller de l’autre côté pour en acheter du moins cher », dit Nicolas Lemay-Houle, gérant du dépanneur de Beebe Plain, pas très loin de la station-service qui, pour les mêmes raisons, a vu ses ventes également augmenter dans la dernière année. « Les Américains n’étaient pas nos plus grands clients. Un peu pour les permis de pêche et de chasse, ajoute-t-il. Ce que l’on a perdu là, on l’a compensé avec plus de clients d’ici et par la vente de plus de billets de loterie : les gens n’ont rien d’autre à faire que de gratter. »

Retrouver ses marques

Dans le cœur historique de Stanstead, pas très loin de l’unique bibliothèque transnationale qui n’a pas ouvert ses portes aux habitants des bords de la frontière depuis un an, le bilan n’est certainement pas le même à la Pizzeria Steve, qui a vécu la fermeture partielle des échanges entre les deux pays et le confinement comme une double condamnation. Le commerce a perdu le service en salle pour ses clients du Québec, mais surtout pour ceux, nombreux, qui venaient chaque jour depuis les États-Unis « pour des pizzas qui ont un meilleur goût ici », résume avec fierté Amber Stremmelaar, fille du propriétaire. « On commence à avoir très hâte à un retour à la normale », dit-elle, en reconnaissant avoir été durement touchée par la crise.

« Le bon côté des choses, c’est que nous n’avons pas été embêtés l’an dernier par les embouteillages près de la frontière, pendant les vacances de la construction et lors des longues fins de semaine de congé », dit Nicole Houle, rencontrée à Beebe Plain. La côteatlantique américaine et ses points d’attractions prisés des Québécois, Old Orchard, Ogunquit ou York, sont situés à trois heures de route à peine de là. « Mais cela ne peut pas durer éternellement. Pour le village, pour son économie, il va bien falloir finir par la rouvrir complètement, cette frontière », ajoute-t-elle en évoquant les liens sociaux forts qui existent entre les deux villages et leur région.

Ici, le cinéma le plus proche est à Newport, à 12 minutes de route, passé le poste-frontière américain. Les baladesà vélo, le camping de proximité, les amitiés, les sorties au restaurant ou les journées de ski se brodent aussi en cohérence avec la géomorphologie des lieux, tout en composant avec les contraintes de la démarcation administrative, qui a toujours été envisagée comme un filet plutôt que comme un mur par les résidents du coin.

Cela ne peut pas durer éternellement. Pour le village, pour son économie, il va bien falloir finir par la rouvrir complètement, cette frontière.

 

« Avec mon frère, qui est propriétaire de la boutique, on avait de grands projets, des idées de tournoi de jeux vidéo, de compétition, de ligues de course automobile sur circuit miniature, mais la pandémie nous a vraiment mis desbâtons dans les roues », dit Vincent Proulx, de la Taverne du Gamer, tout en jetant un coup d’œil attristé au poste-frontière désert de l’autre côté de sa vitrine. « Les Américains adorent ça, les courses de voitures. On espère que le déconfinement va se faire bientôt. Parce qu’une année de plus comme ça et on va tous devenir fous ici. »

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