Levée de boucliers en Alberta contre un film d’animation qui s’attaque à l’industrie du pétrole

Capture d'écran «BigFoot Family»
Photo: Apollo Films / Youtube Capture d'écran «BigFoot Family»

Le Centre canadien de l’énergie, une agence créée pour défendre l’image du pétrole albertain par le gouvernement de Jason Kenney, s’insurge contre un film d’animation pour enfants, La famille Bigfoot. Le gouvernement albertain y voit une propagande antipétrole, ainsi que des risques de « lavage de cerveau » pour la jeunesse et lance une pétition contre Netflix Canada. Pour d’autres, cette histoire jette, une fois de plus, l’embarras sur la province.

Le film franco-belge La famille Bigfoot qui figure, en mars, au classement des dix titres les plus populaires sur Netflix Canada, relate l’histoire de Bigfoot et de sa famille humaine se battant contre une compagnie pétrolière de l’Alaska qui veut faire sauter une montagne afin d’en extraire le pétrole et inonder, du même coup, toute une vallée.

« C’est un film pour enfants, mais il est clair qu’il développe du contenu diffamatoire, et ce, de la manière la plus vicieuse qui soit dans l’esprit impressionnable des enfants envers la plus grande industrie de la province », a déclaré lors d’un récent point presse le premier ministre Jason Kenney, offensé.

Depuis, le Centre de l’énergie a lancé une campagne invitant le public à censurer Netflix Canada pour la diffusion de ce dessin animé et a déjà rassemblé plus de 1300 signatures. Le Centre y voit sans conteste une tentative de diabolisation du secteur pétrolier. « Il dénigre les travailleurs du secteur de l’énergie ainsi que les résultats et l’engagement de l’industrie en matière de protection de l’environnement », a déclaré par courriel Tom Olsen, directeur du Centre canadien de l’énergie, à différents médias.

Un scénario catastrophe qui met le film d’animation sous le feu des critiques. « L’Assemblée législative albertaine est *RÉELLEMENT* en train de débattre du film Bigfoot Family, perçu par la majorité conservatrice comme hostile à l’industrie pétrolière », peut-on lire sur Twitter.

Kathleen Ganley, l’ancienne ministre de la Justice dans le gouvernement néodémocrate de 2015 à 2019, a tenu jeudi à remettre le sujet sur la table. Selon elle, cette histoire est un écran de fumée, cherchant à minimiser les manquements du gouvernement PCU. « Une fois de plus, plutôt que de tenir leurs promesses électorales, ils ont choisi de s’engager dans des attaques collatérales sur Bigfoot, par l’entremise d’une commission [le Centre canadien de l’énergie] qui nie le changement climatique », dénonce-t-elle, en interpellant directement la ministre de l’Énergie, Sonya Savage, lors de la session législative.

L’ancienne ministre de l’Environnement Shannon Phillips n’a pas non plus mâché ses mots concernant le procès d’intention du premier ministre envers le Parti néodémocrate à ce sujet. « Ce n’est tout simplement pas une rhétorique politique responsable que d’affirmer que le NPD défend une émission qui conspire à assassiner des enfants. De toute évidence, nous pensons que c’est un gaspillage d’argent que d’attaquer un dessin animé. C’est une différence de vision politique », rétorque-t-elle, fermement, sur son compte Twitter.

Un Centre de l’énergie décrié

En effet, le Centre canadien de l’énergie, plus connu en Alberta sous le sobriquet de « War room » ou cellule de guerre, a été créé en 2019 par le gouvernement conservateur, et ce, dès son élection.

Sa mission est simple : lutter contre les représentations jugées négatives envers le secteur énergétique de la province. Une opération onéreuse qui, depuis sa mise en place, coûte 30 millions de dollars par an aux contribuables albertains. Depuis le dévoilement du nouveau budget en février dernier, son budget a été revu à la baisse, soit 12 millions. Aujourd’hui, en regard du contexte économique de la province — qui accusait le 31 mars un déficit de 20,2 milliards —, le Centre canadien de l’énergie est largement décrié par l’opposition. « Pendant que nous payons des impôts, des frais de scolarité et des droits de scolarité plus élevés, le CPU jette 30 millions de dollars par an », a dénoncé l’ancienne première ministre Rachel Notley.

Si certains décrient le coût de toute cette affaire, d’autres n’en voient tout simplement pas l’intérêt. « J’ai trouvé ça inutile et puéril. Si on souhaite vraiment avoir une certaine influence, ce n’est pas en essayant de corriger ou de démontrer des faussetés à travers un film d’animation [qu’on atteindra notre but] », résume Frédéric Boily, spécialiste de la politique canadienne et québécoise au Campus Saint-Jean.

En attendant, l’épisode Bigfoot est une saga qui dépasse de loin les frontières du Canada, faisant ainsi les manchettes de certains journaux outre-Atlantique bien connus. « Les bêtises de notre estimé premier ministre ont été publiées dans The Guardian », a souligné non sans ironie sur son compte Twitter Carolyne Sale, professeure émérite à l’Université de l’Alberta.