La lumière au bout du couvre-feu

Les consignes de couvre-feu allégées entraient en vigueur mercredi soir à Montréal. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les consignes de couvre-feu allégées entraient en vigueur mercredi soir à Montréal. 

Le 9 janvier dernier, les nuits québécoises se figeaient dans un couvre-feu jamais vécu depuis la grippe espagnole. Soixante-sept nuits plus tard, la consigne s’allège enfin en zone métropolitaine. Désormais, le calme qui régnait dans la métropole ne fait plus sa loi qu’après 21h30.

La noirceur s’empare du parc Lafontaine. Des bandes d’amis s’y promènent. Les bancs publics accueillent de nouveau les oiseaux de nuit. Sous la lumière safran d’un lampadaire, Georges et Jean-Karl prennent la mesure de leur parcelle de liberté supplémentaire. « Les derniers temps, on était tout le temps en retard », affirme George. Jean-Karl explique : « Les deux dernières semaines, on partait vers 7h55. On se disait que ce n’est pas grave si on est en retard de 10 minutes. La police ne va rien faire. On s’en vient écœuré. Là, on a jusqu’à 9h30. On en profite. On est allé prendre une marche vers 7h. Habituellement, on doit rentrer à la maison. Mais là, on s’est dit, hey, on va tu se prendre une poutine ? Là, on a le temps. »

La conversation se termine alors que tombe le coup de 20h. Les moteurs en circulation et le cliquetis des vélos maintiennent en vie l’acouphène de la ville. Quelques lambeaux de rires atteignent le journaliste curieux. Une dizaine de jeunes s’attroupent autour d’un dépanneur, une bière à la main. Ils sont tous de la même bulle, jurent-ils. « Les partys ne reprennent pas encore, mais la vie reprend », témoigne Benjamin. « Mais, ce n’est pas le couvre-feu qui fait revivre Montréal. C’est le soleil. C’est la température. Reviens demain à la même heure, avec une autre météo, tu vas avoir un autre document. »

« Tout le monde s’est restreint depuis tellement longtemps », ajoute son acolyte qui se déclare contre le couvre-feu. « Maintenant, le soleil se couche plus tard. Avec le changement d’heure, le soir, le monde rentre à la maison à 20h et il fait encore soleil. Ça ne donne pas le goût de rester à la maison. C’est le printemps, c’est normal. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Quelques rues plus loin, sur Mont-Royal, des dizaines de personnes s’éparpillent dans un parc de quartier. Une musique entraînante anime l’ambiance. Deux amis mangent autour d’une table, le manteau entrouvert. C’est la première fois depuis des lustres qu’ils cassent la croûte dans un semblant de scène de restaurant. « Aujourd’hui, c’est la Saint-Patrick. Je pense que Legault y a pensé », blague l’un d’eux. « Je pensais aller jogger, mais finalement j’ai préféré la Guinness. C’était le sport tout l’hiver, mais là, je suis écœuré du sport. »

Dans le centre-ville, ces joggeurs se comptent pourtant par dizaines. Massimo confie, tout essoufflé, qu’il peut enfin sortir se dégourdir les jambes le soir, plutôt que le midi en pleine journée de travail.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Une heure et demie de plus, ce n’est pas finalement pas tant que ça. 21h30 approche à grands pas. Les déambulations s’accélèrent. On rentre chez soi, l’air grave.

Brusquement, un homme vocifère contre les masques portés à l’extérieur. Il exhibe lui-même sur la tête une sculpture où l’on peut lire en gras « peur » et « COVID-84 ». Luc rage contre les journalistes. Il ne comprend pas pourquoi nous n’étions pas présents aux 14 manifestations contre les mesures sanitaires auxquels il a participé. Cela ne l’empêche pas de suivre les consignes. « Je l’ai respecté, le couvre-feu. Mais ça m’écœure, le couvre-feu. C’est le principe qui m’écœure. C’est lamentable. C’est une dictature pseudo-sanitaire. » Après l’échange, il repart dans la même direction qu’à son arrivée.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Malgré les allégements du gouvernement, les grandes artères de Montréal demeurent bien vides passé 20h. Sur Saint-Denis, les âmes se comptent sur les doigts d’une main. Quelques restaurants encore ouverts, tout comme les épiceries, profitent de leur fermeture tardive pour encaisser quelques ventes supplémentaires. Finalement, l’heure sonne. La chape du couvre-feu retombe sur la Métropole. Les rues se vident. Le bon vieux silence n’a pas dit son dernier mot.

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