L'Agence universitaire de la Francophonie souffle ses 60 bougies

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
Selon le recteur de l'organisme, Slim Khalbous, la francophonie a un sérieux problème de positionnement.
Photo: AUF Selon le recteur de l'organisme, Slim Khalbous, la francophonie a un sérieux problème de positionnement.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Slim Khalbous n’a pas l’intention de rater le soixantième anniversaire de l’organisme. À cette occasion, le nouveau recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, qui regroupe 1007 établissements dans 119 pays, souhaite donner un grand coup de plumeau à cette organisation fondée à Montréal en 1961. Au menu : un siège social montréalais renforcé, un réseau redynamisé et une francophonie scientifique revitalisée.

Il fallait s’y attendre. Slim Khalbous, nommé en décembre 2019 à 48 ans, est non seulement le plus jeune recteur à la tête de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), mais le premier Africain en poste. Et le Tunisien, professeur et ex-ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, veut brasser la cage. « Je viens d’un pays très francophone, historiquement, politiquement et scientifiquement, mais qui commence à perdre sa francophonie comme beaucoup d’autres. »

Ayant enseigné le marketing, Slim Khalbous discerne nettement que la francophonie a un sérieux problème de positionnement — heureusement réversible, selon lui.

« Le discours sur la beauté de la langue et de la culture, ça ne marche plus. La nouvelle génération veut de l’utile, du rapide. Elle voit que neuf infos sur dix sont en anglais et qu’elledoit postuler en anglais dans les multinationales et les ONG. Il faut lui dire : “Voici ce que le français va te permettre de faire.” »

Slim Khalbous remercie ses prédécesseurs d’avoir étendu l’AUF bien au-delà des limites de la francophonie traditionnelle, puisqu’en environ 20 % des établissements membres se trouvent dans une soixantaine de pays non francophones, comme le Brésil (20), la Russie (6) ou Cuba (3). « Il faut maintenant les encourager à développer davantage de programmes, de centres de recherche et de diplômes en français, dit-il. Paradoxalement, cette action va renforcer le français dans les pays francophones en projetant une autre image de la francophonie. »

Le discours sur la beauté de la langue et de la culture, ça ne marche plus. La nouvelle génération veut de l’utile, du rapide.

 

Suivant l’adage que c’est avec des citrons qu’on fait de la limonade, le nouveau recteur a utilisé la crise sanitaire mondiale pour faire la démonstration d’une francophonie utile et réactive. Le nombre de formations ouvertes en ligne est passé de 100 à 1000 en quelques mois. L’AUF a aussi lancé un appel auprès des étudiants pour des projets offrant des solutions concrètes et observables. Un carton : submergée par plus de 2000 candidatures — un record en 60 ans —, l’Agence a dû doubler l’enveloppe pour distribuer un million d’euros à 87 projets.

Renforcer le siège social montréalais

Dès son arrivée au rectorat, Slim Khalbous s’est précipité au chevet du siège social montréalais, qui était sous respirateur artificiel depuis des lustres. Sur papier, l’AUF est bicéphale, avec un siège social montréalais dirigé par un secrétaire général et un rectorat parisien. Or, le siège social québécois ne logeait plus qu’une seule des six directions centrales et le secrétariat général avait déménagé à Paris il y a 15 ans.

« Ce déséquilibre nuisait à notre fonctionnement et notre image », explique le recteur, qui a retransféré le secrétariat général à Montréal et rééquilibré les directions centrales pour en installer trois sur sept à Montréal (Numérique, Ressources humaines et Juridique). En plus de créer un vice-rectorat permanent au Québec et de nommer une militante francophone convaincue, Linda Cardinal, à la direction du Bureau des Amériques.

Slim Khalbous s’est aussi attaqué à une vieille tare. « Notre réseau, c’est notre première richesse, mais aussi incroyable que ça puisse paraître, on n’avait jamais eu personne pour le cultiver. » Il a donc créé une septième direction centrale entièrement vouée à réseauter avec les membres et les grands organismes, comme l’ACFAS.

À la suite d’une très vaste consultation menée auprès de 2700 décideurs et 13 000 étudiants dans 90 pays, il en est ressorti que l’AUF doit apprendre à « écouter ». « Désormais, nos programmes et nos actions dans un pays vont devoir se conformer à ses priorités et à ses besoins »,explique l’ancien ministre, qui raconte avoir lui-même subi ce problème de programmes mal alignés.

Selon lui, le manque d’écoute affecte non seulement les universités du sud, mais aussi celles du nord.« Qu’est-ce que l’AUF peut apporter aux Québécois, par exemple ? La réponse est différente des pays émergents. Leur enjeu, c’est l’internationalisation, et c’est de ça que l’AUF devrait s’occuper. »

Il explique qu’une université québécoise typique va signer 30, 60 conventions de coopération interuniversitaire qui seront presque toutes sans effet, faute de relais locaux. « Or, les mieux placés pour assurer le relais local, ce sont nos dix bureaux régionaux et nos 60 antennes, qui connaissent les acteurs locaux. Bref, ce que nous pouvons proposer aux universités du nord, c’est une action de diplomatie scientifique. Tout le monde a besoin de l’AUF, mais pas de la même manière. »

À voir en vidéo