Nouveau cas de discrimination à Joliette: les deux infirmières congédiées

Les infirmières du CLSC de Joliette qui se seraient moquées d’une femme atikamekw ont été congédiées mardi, a confirmé le CISSS de Lanaudière en début de soirée.

« Les personnes concernées ont été rencontrées afin de recueillir leurs témoignages. La direction du CISSS confirme qu’elles ont été congédiées cet après-midi », a fait savoir le CISSS dans un communiqué.

Le Devoir a informé le CISSS lundi de la dénonciation de Jocelyne Ottawa, une femme de 62 ans de Manawan. Celle-ci a raconté que deux infirmières du CLSC de Joliette avaient ri d’elle en lui demandant de chanter en atikamekw et en proposant de l’appeler Joyce, en référence à cette femme décédée en septembre sous les insultes racistes.

Dans la foulée, le CISSS a déclenché une enquête interne et suspendu les deux infirmières sans solde. Elles ont perdu leur emploi le lendemain. Les deux employées, dont l’identité n’a pas été révélée, avaient participé à la « conférence de sensibilisation » à la sécurisation culturelle mise sur pied après le décès de Joyce Echaquan, a aussi confirmé le CISSS de Lanaudière.

Or, « les propos tenus par les deux employées congédiées témoignent d’un manquement au code de déontologie de la profession d’infirmière, au code d’éthique et aux valeurs de l’organisation », a fait savoir Caroline Barbir, présidente-directrice générale par intérim du CISSS de Lanaudière. « Le CISSS de Lanaudière a une politique de tolérance zéro envers les comportements racistes, discriminatoires et intimidants et je veux que ce message soit entendu clair et fort. »

La classe politique secouée

L’histoire de Jocelyne Ottawa a suscité l’indignation de la classe politique. « C’est extrêmement choquant et décevant à la fois », a dit le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière. « C’est hautement préoccupant et c’est décevant aussi, parce qu’on a fait beaucoup de chemin à Joliette avec de la formation, des nominations dans la communauté », a-t-il rappelé.

Québec a récemment annoncé qu’une place au conseil d’administration du CISSS serait désormais réservée à un représentant de la nation atikamekw et qu’une seconde agente de liaison en sécurisation culturelle serait embauchée à l’hôpital de Joliette. Lors de la commission Viens, des histoires troublantes sur les soins de santé reçus par les Autochtones à l’hôpital de Joliette ont été dites, redites et documentées.

Comme tant d’autres Autochtones, Jocelyne Ottawa s’est tournée vers les réseaux sociaux samedi pour dénoncer les mauvais traitements qu’elle dit avoir subis, plutôt que de déposer une plainte formelle. Le ministre Lafrenière a refusé d’y voir une preuve que le système de plaintes qui existe au Québec ne fonctionne pas. « Ça prouve [plutôt] que les gens n’ont pas confiance. Ça prouve que ce n’est pas leur réflexe, mais pas du tout. […] Ils ont plus ou moins confiance dans le système », a-t-il néanmoins reconnu.

Au Salon bleu, la ministre responsable de Lanaudière, Caroline Proulx, a annoncé que Jocelyne Ottawa aura dorénavant accès à des services de soins à domicile, et ce, « pas plus tard qu’aujourd’hui ». Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a qualifié la situation vécue par Mme Ottawa de « totalement inacceptable » et a dit s’attendre à ce que le CISSS pose des gestes « dans les prochaines heures ». « Toute forme de discrimination raciale est inacceptable et de telles situations doivent être dénoncées et condamnées », a ajouté le ministre responsable de la Lutte contre le racisme, Benoit Charette, dans une déclaration transmise au Devoir.

L’Assemblée nationale a également adopté, à l’unanimité, une motion de Québec solidaire visant à présenter des excuses à Jocelyne Ottawa et aux membres de la nation atikamekw. La motion prévoit en outre l’adoption d’une « orientation et [d’]un engagement clair en faveur du concept de sécurisation culturelle », assortie du « financement nécessaire ».

Les partis d’opposition choqués

La cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, a quant à elle dit voir dans l’histoire de Mme Ottawa une illustration d’un « problème qui est complexe, qui est profond ». « Il y a eu des mesures qui ont été mises en place, mais visiblement elles ne fonctionnent pas », a-t-elle déploré. Elle a une fois de plus encouragé le gouvernement Legault à reconnaître la notion de racisme systémique, dont la dénégation a notamment mené à son refus d’adopter le principe de Joyce, afin de « garantir à tous les Autochtones un droit d’accès équitable, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé ».

Manon Massé, de Québec solidaire, a elle aussi exhorté le gouvernement à adopter ce principe. « Si [le ministre responsable des Affaires autochtones] avait besoin d’une preuve de plus, il en a encore une autre », a-t-elle déclaré, en invitant Québec à reconnaître la présence du racisme systémique dans le système de santé. C’est « complètement inacceptable » que certaines personnes « se sentent libres d’exprimer des préjugés » envers les Autochtones, a-t-elle ajouté.

Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, s’est dit « impatient » de voir Québec reconnaître « l’importance d’agir en matière de racisme ». Il a rappelé le désir de son parti d’imbriquer le principe de sécurisation culturelle dans la Loi sur les services de santé et les services sociaux. « Devant des faits qui, s’ils se confirment, sont extrêmement graves et extrêmement incompréhensibles à mes yeux, je pense qu’il faut accélérer les choses », a-t-il dit. « Et si jamais les faits sont confirmés, ça prend des sanctions exemplaires. »

La députée de Joliette, Véronique Hivon, a diffusé une publication sur Facebook dans laquelle elle se dit « profondément choquée et troublée de voir que malgré la sensibilisation et la formation depuis la mort tragique de Joyce Echaquan, nous assistons à un autre événement raciste de cette nature chez nous ». « Il faudra agir avec force pour réparer la relation avec les Atikamekw, en tentant de recréer, un jour à la fois, de la confiance », a-t-elle ajouté.

Les syndicats et groupes autochtones réagissent

Le président du Syndicat interprofessionnel de Lanaudière, Stéphane Cormier, a quant à lui affirmé qu’il est « primordial de rétablir la confiance envers nos institutions ». Il a ajouté que son syndicat « travaille étroitement avec tous les partenaires du réseau de la santé pour sensibiliser l’ensemble de la communauté et nos membres à la réalité des Autochtones ».

La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Nancy Bédard, a rappelé que son organisation « s’est engagée dans la lutte contre la violence et le racisme ». « Nous dénonçons fermement tout geste et tout comportement véhiculant de l’intolérance ou du racisme, a-t-elle déclaré. Toute personne doit pouvoir se sentir en sécurité lorsqu’elle se présente dans un établissement de santé, et elle a le droit de recevoir des soins respectueux et dignes. »

De son côté, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, a sollicité le maire de Joliette, Alain Beaudry, afin qu’il signifie son appui aux démarches de son organisation, qui visent à « promouvoir l’éducation de la société québécoise aux réalités sociales et culturelles de nos peuples ».

Dans un communiqué, l’Association des femmes autochtones du Canada s’est dite « choquée » par les événements. « Nous avons besoin d’une enquête complète », a affirmé sa présidente, Lorraine Whitman, non sans déplorer le refus de Québec d’adopter le principe de Joyce. L’Association s’est dite satisfaite de la suspension sans solde des deux infirmières impliquées dans cette affaire. Elle a aussi salué la volonté du CISSS de communiquer avec Mme Ottawa, même si celle-ci n’a pas déposé de plainte formelle. « Reste que ce type de comportement doit cesser, et il doit cesser maintenant », a-t-elle souligné.

« Les Autochtones […] se sentent souvent mal accueillis dans le système de santé. Nous sommes donc réticents à nous faire soigner, même quand on sait que c’est nécessaire, a indiqué Mme Whitman. C’est inacceptable dans un pays riche et progressiste comme le Canada. »

Avec Jessica Nadeau

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