Que lisent les militants des mouvements extrémistes et complotistes du Québec et de la France?

Le groupe d’extrême droite français Génération identitaire
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Le groupe d’extrême droite français Génération identitaire

Les idées voyagent très rapidement, y compris les plus radicales, même (ou peut-être surtout ?) dans un monde confiné.

Le groupe d’extrême droite français Génération identitaire, estampillé nationaliste blanc, islamophobe et néofasciste, vient tout juste d’être dissous par le Conseil des ministres de la République. « Cette association et certains de ses militants doivent être regardés comme tenant un discours de haine incitant à la discrimination et à la violence envers des individus en raison de leur origine, de leur race et de leur religion », a expliqué le 3 mars le ministre de l’Intérieur de France, Gérald Darmanin, en parlant aussi d’une « milice privée ».

Trois jours plus tard, le samedi 6 mars, Atalante Québec proposait une conférence en ligne de Julien Langella, cofondateur de Génération identitaire et vice-président d’Academia Christiana, qui se présente comme un « institut de formation politique et [un] mouvement de jeunesse catholique ». Le jeune leader dans la trentaine devait parler de son nouveau livre, Refaire un peuple (éditions La Nouvelle Librairie), ouvrage « résolument populiste et identitaire » qui s’adresse « à tous les cœurs rebelles qui ne consentent pas à la mort programmée de leur civilisation ».

French theory

Comme quoi les penseurs français ne sont pas seulement influents à gauche. Dans les cercles des « cultural studies » universitaires, les Foucault, Derrida, Bourdieu et autres Deleuze et Guattari de la « French theory » donnent le « la » depuis des décennies.

Les théoriciens de l’extrême droite française ont aussi la cote jusqu’aux États-Unis, selon un récent article de The Economist. L’analyse cite Alain de Benoist (né en 1943), fondateur du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), principal représentant du courant dit de la Nouvelle droite. Il théorise, depuis les années 1960, une idéologie identitaire appuyée sur les « spécificités collectives héritées ». Alain de Benoist réussit une synthèse idéologique touffue et paradoxale : il est par exemple européiste et, en même temps, contre l’héritage chrétien (« le bolchevisme de l’Antiquité »).

« Au Québec, on observe en fait un croisement entre les auteurs anglo-américains et ceux de l’extrême droite française », résume le sociologue Martin Geoffroy, qui dirige le Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation, rattaché au cégep Édouard-Montpetit. « Les groupuscules d’ici lisent et se laissent influencer dans les deux langues. »

C’est vrai que la théorie du grand remplacement et du génocide blanc est généralement partagée dans les cercles d’extrême droite, mais ce qu’il faut comprendre surtout, c’est la difficulté à identifier une position, une idée qui réunirait l’ensemble des groupes

Il cite l’auteur états-unien Richard Spencer, néonazi à l’origine de l’appellation alt right pour fédérer les mouvements suprémacistes, antisémites et antimulticulturalises. Ou encore Jack Donovan, masculiniste et misogyne. Il ajoute Alain Soral à la liste franco-française et plus encore Guillaume Faye, mort en 2019, lié au GRECE de manière intermittente, devenu fortement islamophobe, raciste, antimondialiste et militant de ce qu’il appelait la « résistance européenne ». Guillaume Faye a beaucoup marqué le Québécois Vic Survivaliste, très actif sur les réseaux sociaux.

« Mais le plus important auteur de France, c’est Renaud Camus, ajoute le spécialiste Geoffroy. Il a la plus grande renommée internationale. Il est très actif sur Twitter. Il dit des niaiseries à peu près tous les jours. »

L’essayiste Renaud Camus, né en 1946, a conceptualisé « le grand remplacement », soit la prétendue minorisation des peuples européens par l’arrivée massive d’immigrants, surtout les musulmans, nouvelles têtes de Turc des conservateurs identitaires. Il a été condamné et mis à l’amende en 2014 pour provocation à la haine contre eux. Le tribunal de Paris a parlé d’une « très violente stigmatisation des musulmans ». Le slogan « You will not replace us » (Vous ne nous remplacerez pas !) a été repris en chœur par les manifestants de l’alt right à Charlotteville en 2017. Le mot d’ordre est aussi décliné sur des t-shirts et des fanions avec l’acronyme YWNRU.

Toile de fond

« C’est vrai que la théorie du grand remplacement et du génocide blanc est généralement partagée dans les cercles d’extrême droite, mais ce qu’il faut comprendre surtout, c’est la difficulté à identifier une position, une idée qui réunirait l’ensemble des groupes », dit Samuel Tanner, professeur de criminologie de l’Université de Montréal, spécialiste de l’extrême droite au Québec et au Canada. « Quand on analyse ces groupes, on est surtout frappé par un grand syncrétisme. Ils font feu de tout bois pour apporter un peu de cohérence à une vision qui n’en a pas du tout. Il y a bien quelques intellectuels dans ces mouvements, mais ce ne sont pas ceux qui font le plus de bruit et ils sont passablement couverts par le brouhaha de messages sur Twitter, de vidéos YouTube, de publications Facebook. »

Le professeur Tanner étudie en ce moment avec sa collègue Aurélie Campana, de l’Université Laval, des centaines de milliers de messages en ligne diffusés par la twittosphère complotiste québécoise pendant les premiers mois de la pandémie. Il s’intéresse ainsi à la diffusion des fake news et des bullshit news que les réseaux et leurs algorithmes aident à répandre.

« Ces messages sont très opportunistes en fait, observe-t-il. Il n’y a pas de grandes idées. Juste de la pseudo-science répétant par exemple que la COVID-19 n’est qu’une simple grippe. Ce discours entre constamment en contradiction avec lui-même, peut reprocher au gouvernement d’en faire trop et en même temps lui reprocher de ne pas bloquer les vols internationaux. »

La pandémie a eu comme effet de détourner l’attention de ce que le professeur de criminologie appelle « les scories » du vieux discours (anti-immigration, antisémite, etc.) qui portent moins dans le nouveau contexte sanitaire, même si les délires abondent encore. « Tout d’un coup, les gens ne sont plus intéressés par ces idées, dit-il. On se retrouve dans une phase de transition avec un discours qui se cherche, en tout cas sur Twitter. Cela dit, on retrouve un élément partagé de la droite radicale dans le discours complotiste : une opposition farouche aux autorités au nom d’une forme de populisme. On se saisit d’une cause, contre le gouvernement, au nom de la majorité silencieuse, du peuple. »

Il distingue alors entre, d’un côté, les partisans d’une droite extrémiste en rupture violente avec le jeu démocratique dans la pure tradition totalitaire communiste ou fasciste et, d’un autre côté, une droite radicale qui accepte la démocratie mais rejette les autorités actuelles, considérées comme ineptes et corrompues. De même, aux États-Unis, la sociologie politique oppose « breakers » et « gamers », en gros les assaillants du Capitole du 6 janvier et les simples électeurs républicains.

« QAnon s’oppose fortement aux autorités non pas parce qu’elles sont ineptes, mais parce qu’on les considère de manière plus préoccupante comme des pédosatanistes criminelles, explique M. Tanner. Le mécanisme populiste demeure et va séduire de plus en plus de personnes qui vivent mal les mesures sanitaires. On peut présumer ou espérer que, quand la pandémie sera finie, ces gens vont revenir à des considérations plus réalistes, alors que d’autres se radicaliseront encore plus. »

Q comme Québec

Le Québec génère ses propres penseurs extrémistes. Le directeur du CEFIR, Martin Geoffroy, cite Jean-Claude Dupuis, docteur en histoire, auteur de plusieurs ouvrages (dont le récent Pour en finir avec le mythe de la Révolution tranquille) et membre influent de la fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, mouvement catholique intégriste, un temps en schisme avec Rome. « Ultimement, quand on croit à la supériorité de la race blanche, comme c’est le cas de la plupart des groupuscules extrémistes, il faut trouver des justifications, dit le spécialiste. Comme l’argument scientifique ne tient pas, il reste le niveau civilisationnel, ce qui donne l’opposition entre la chrétienté et l’islam par exemple, mais aussi la prétention d’être désigné par Dieu. »

 

C’est bien ce qu’illustrent Génération identitaire et ses « cousins » québécois, comme Atalante. M. Geoffroy fait aussi remonter les racines de cette perspective partagée aux années 1930 et 1940. « Au fond, on a affaire à de bons vieux vichystes, ajoute-t-il. Y compris avec le fond d’antisémitisme. »

 

Le Québec exporte aussi ses idéologues. Alexis Cossette Trudel est réputé pour avoir servi de pont médiatique pour transférer les thèses complotistes américaines de QAnon vers l’Europe francophone. « QAnon, c’est une religion hyperréelle, selon M. Geoffroy. C’est une religion du cyberespace, des réseaux sociaux obscurs, qui a maintenant rejoint les religions évangélistes. C’est très inquiétant comme phénomène. »

F comme France

Le roman Le camp des Saints (1973), de l’écrivain français Jean Raspail, raconte l’effondrement de la civilisation occidentale après l’arrivée massive de miséreux du Tiers-Monde. Le livre a été traduit en anglais dès 1975. Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, en a déjà recommandé la lecture. Elle possède un exemplaire original dédicacé du « long seller » souvent réédité.

 

Le Front national (devenu le Rassemblement national en 2018) a proposé en 2017 une liste de lecture « indicative et non exhaustive » comprenant une cinquantaine d’ouvrages répartis en neuf catégories (économie, Europe, travail, immigration…). Ce dernier thème se retrouve en filigrane un peu partout, par exemple, avec L’identité malheureuse, d’Alain Finkielkraut, qui pourfend le multiculturalisme ; Soumission, de Michel Houellebecq, dystopie imaginant un président français issu d’un parti musulman ; et puis, La France Orange mécanique, de Laurent Obertone (un pseudonyme), sur la croissance de la violence dans la République liée par l’analyse au « laxisme judiciaire combiné à « l’immigration massive ».

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