Chercher un logement, récolter des insultes

Ils se font traiter d’alcooliques, de drogués ou de « sauvages » : des Autochtones de Roberval qui essuient systématiquement des refus dans leurs recherches pour un logement s’inquiètent de voir Québec « passer à côté de leurs besoins » en proposant des solutions qui ne feront rien pour les aider.

En avril 2020, un incendie a ravagé l’immeuble à logements où vivaient plusieurs Autochtones, dont Kicik Petiquay et sa conjointe, des Atikamekw originaires de Wemotaci et d’Obedjiwan, respectivement. À la rue, le couple avec deux enfants à sa charge s’est mis à se chercher un logement. Mais ils se sont vite heurtés à un mur de racisme.

« Les propriétaires, ils pensent qu’on boit tout le temps », résume M. Petiquay. « Dès qu’ils entendent des noms de famille atikamekw, ils ne veulent plus rien entendre. » Le logement où il rencontre Le Devoir avec son amoureuse, à Roberval, est propre et dépouillé. Le couple ne possède aucun meuble superflu. Seuls les petits camions du fils de sa conjointe colorent le décor.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Kicik Petiquay, de Wemotaci, a vécu de la discrimination lorsqu'il a cherché un logement à Roberval.

Ce logement de deux chambres, ce n’est ni M. Petiquay ni sa conjointe qui l’ont trouvé. En parallèle des recherches du couple, des intervenantes du Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean ont appelé des propriétaires ayant affiché des logements à louer. Les locateurs, qui avaient pourtant laissé le couple atikamekw sans nouvelles, ont soudainement trouvé des logements libres. Une situation récurrente, que tous les Autochtones que Le Devoir a rencontrés à Roberval ont dénoncée.

« C’est du racisme, clairement », affirme la directrice du Centre d’amitié, Mélanie Boivin. Elle-même a dû y faire face : quand elle cherchait à acquérir un immeuble à logements, une propriétaire qui n’avait pas remarqué qu’elle est innue lui a donné un avertissement. « Elle m’a dit : “Si tu veux garder ton édifice en bon état, t’es mieux de ne pas louer à des Autochtones” », raconte Mme Boivin. « Mais, c’est parce que… je suis autochtone ! » lui a-t-elle annoncé.

Solutions inadaptées

Le Groupe d’action contre le racisme, mis sur pied par le gouvernement Legault, l’a noté en toutes lettres dans le rapport qu’il a déposé en décembre : « En dehors des communautés, les Autochtones souffrent de discrimination dans le domaine du logement. » Pour lutter contre le problème, le groupe s’est engagé à ce que « des ressources additionnelles soient allouées au logement des Autochtones hors réserve » d’ici l’automne 2022.

Sauf que, jusqu’ici, Québec privilégie les investissements dans ses propres infrastructures, par le biais de la Société d’habitation du Québec (SHQ), puis des Offices municipaux d’habitation (OMH). Et en le faisant, « il passe à côté d’une réponse aux besoins de ma population », déplore Mélanie Boivin. « [Les membres de] ma communauté ici, ils ne sont pas admissibles, parce qu’ils ont plusieurs enfants. »

En vertu de son Règlement sur l’attribution des logements à loyer modique, la SHQ ne permet pas à plus de deux personnes de cohabiter dans une chambre. Et « à partir de sept ans, seules deux personnes de même sexe peuvent occuper la même chambre », confirme le conseiller en communications Sylvain Fournier.

À l’OMH de Roberval, 16 logements sociaux sont vacants, note le directeur général David Garneau. Sauf que la plupart d’entre eux sont vides parce que des rénovations doivent y avoir lieu, ajoute-t-il. Parmi les 16 unités qui sont « libres », 12 peuvent accueillir des familles : 5 logements ont deux chambres et 7 autres en ont 3. « Des logements de 4 chambres, ça existe [il y en a 6 ou 8], mais j’en n’ai pas de disponibles », affirme M. Garneau.

Bon nombre de familles autochtones se trouvent donc disqualifiées pour vivre dans ces logements. Chez les « Indiens inscrits », le taux de fécondité est de 2,7 enfants par femme, loin du taux québécois de 1,6 enfant par femme, selon Statistique Canada. Au pays, près de 60 % des Autochtones vivent dans des régions métropolitaines, et la population autochtone urbaine n’a cessé d’augmenter au fil des décennies.

Roberval n’échappe pas à ce phénomène. Environ 10 % de ses 10 000 habitants sont des Autochtones, et la moitié d’entre eux ont moins de 30 ans. Outre les Innus de Mashteuiatsh, de plus en plus d’Atikamekw d’Obedjiwan s’installent « en ville » pour y recevoir des services. Ironiquement, ils sont aussi nombreux à quitter leurs communautés en raison d’un manque criant de logements.

Obligée de quitter la ville

C’est le cas de Floria Daphnée Awashish. Son mari et elle ont déménagé à Roberval en 2005 parce qu’ils n’arrivaient pas à se loger à Obedjiwan. « J’ai eu beaucoup, beaucoup de misère à me trouver un logement », raconte cette mère de quatre enfants. « En tant qu’Autochtone, on est étiquetés. “C’est des sauvages, c’est tous des drogués, des alcooliques, ils ne paieront pas leur loyer.” »

Au cours de ses recherches, plusieurs propriétaires l’ont avisée directement : « Désolé, on ne loue pas aux Autochtones », relate-t-elle. Un autre a été plus direct. « Quand il m’a vue arriver, il a dit : pas encore des calisse d’Autochtones. Retourne d’où tu viens, calisse”. »

Incapable de se loger à Roberval, Mme Awashish a déménagé avec sa famille à Mashteuiatsh, à une dizaine de minutes en voiture. Ils sont huit à s’entasser dans une vieille maison de cinq pièces au bord du Pekuakami — le lac Saint-Jean. Des rideaux délimitent les chambres, qui se résument à des matelas déposés au sol. « C’est mieux que rien, c’est un toit que j’ai sur la tête », se console Mme Awashish.

En tant qu'Autochtone, on est étiquetés. "C'est des sauvages, c'est tous des drogués, des alcooliques, ils ne paieront pas leur loyer."

 

Pour Mélanie Boivin et ses équipes, la crise de la COVID a été révélatrice des besoins en logement. « Les gens ne venaient plus ici, c’est nous qui allions chez eux. Et c’est là qu’on a constaté l’état de plusieurs logements et on s’est dit : on peut contribuer, il faut qu’on fasse quelque chose », dit-elle. 

Aussi le reconnaît-elle sans détour : « Les propriétaires sont parfois démunis face à l’ampleur des problèmes qu’ils rencontrent avec nos Autochtones. » Ceux-ci, largement « institutionnalisés » dans les pensionnats, n’ont pas tous appris à cuisiner, gérer un budget ou s’occuper d’une maison, rappelle-t-elle.

Photo: Francis Vachon Le Devoir «C’est du racisme, clairement», affirme la directrice du Centre d’amitié du Lac-Saint-Jean, Mélanie Boivin.

Mais de là à généraliser ces comportements à l’ensemble des Autochtones, il y a un pas. « Est-ce qu’on compare les Québécois [allochtones] aux Hells Angels ? » demande Claude Boivin, un Innu qui travaille au Centre d’amitié. « Dans toutes les nations, il y a des angles morts. C’est la même chose pour nous autres. On n’est pas tous comme ça. »

Un projet de 24 logements

Vu l’inadéquation des solutions proposées par Québec et l’urgence de la situation, le Centre d’amitié du Lac-Saint-Jean a soumis en septembre le projet Mishtik à la SHQ. La proposition, évaluée à six millions, permettrait de loger 24 familles autochtones dans des unités comprenant trois à cinq chambres. Le Centre d’amitié a déjà fait l’acquisition du terrain où il souhaite construire ce milieu de vie « culturellement sécurisant », qui comprendrait notamment une structure d’escalade, ouverte à tous, afin de « rapprocher les peuples ».

Le Devoir a interrogé le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation à propos des problèmes de discrimination que disent vivre des Autochtones de Roberval. Il s’est aussi enquis de l’avancement du Mishtik. Après deux jours, le ministère n’avait toujours pas répondu.

Quant à Mélanie Boivin, elle compte les jours avant de savoir si son projet pourra se concrétiser. « On attend toujours une réponse du gouvernement du Québec, de la SHQ », dit-elle. En attendant, le Centre d’amitié paye le terrain réservé pour Mishtik grâce à sa marge de crédit.

Des plaintes ? Quelles plaintes ?

Dans son rapport, le Groupe d’action contre le racisme s’engage à « renforcer le traitement des plaintes en matière de racisme et de discrimination en habitation ». Or, ce processus est étranger, voire contre-productif, de l’avis des Autochtones que Le Devoir a rencontrés. Pour la directrice du Centre d’amitié du Lac-Saint-Jean, Mélanie Boivin, les plaintes font « juste ajouter à la tension ». « Il faut réduire ces options-là au minimum », dit-elle. La psychoéducatrice Dorothée Chrétien renchérit. « Ils vivent déjà tellement de racisme, à l’aide sociale, avec la police, qu’ils ont peur des représailles. Ils sont déjà jugés, déjà condamnés, donc aller porter plainte ? Oubliez ça », lance-t-elle. À côté d’elle, Claude Boivin, lui aussi un employé du centre, n’en voit pas trop l’utilité. « Ce n’est pas dans nos mentalités non plus, on dirait », dit-il. Au FRAPRU, Véronique Laflamme confirme qu’« il y a très peu de plaintes pour discrimination dans l’accès au logement » qui sont faites, année après année. « Oui, il y a des recours, mais on ne peut pas juste se fier là-dessus pour mettre fin a la discrimination », insiste-t-elle. Quant au Tribunal administratif du logement, il ne recueille aucune information sur l’appartenance ethnique ou culturelle des personnes qui formulent des plaintes.


 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le Centre d’amitié du Lac-Saint-Jean a soumis en octobre le projet Mishtik à la SHQ, a été modifiée.

 



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