Le Québec dit au revoir à ceux qu’il a perdus à la COVID-19

Le temps était gris et la pandémie forçait la dispersion des quelques dizaines de personnes venues assister à la Journée de commémoration nationale en mémoire des victimes de la COVID-19.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le temps était gris et la pandémie forçait la dispersion des quelques dizaines de personnes venues assister à la Journée de commémoration nationale en mémoire des victimes de la COVID-19.

Josée Thiboutot et Sandra Dubuc avaient toutes deux apporté des photos de leur père à la cérémonie de commémoration des victimes de la COVID-19. Elles se sont retrouvées à deux mètres l’une de l’autre, devant l’hôtel du Parlement, le poids de la pandémie dans leurs mains.

Ils sont partis trop vite, trop subitement, trop injustement. Surtout, ils sont partis trop seuls. « C’est un honneur pour moi de l’emmener ici », a dit Josée Thiboutot, la voix tremblante et les mains serrées sur une image de son père. « Clément Thiboutot, 1944-2021. »

À côté d’elle, Sandra Dubuc a laissé couler ses larmes. « Il était un très bon papa… Je n’ai pas pu le voir. Il est décédé trop vite », a-t-elle lâché. Elle tenait une photo de son père. « Guy Dubuc, 1938-2020. »

La pandémie forçait la dispersion des quelques dizaines de personnes venues assister à la Journée de commémoration nationale en mémoire des victimes de la COVID-19. Ils sont 10 518 Québécois à avoir été arrachés à leurs proches depuis que l’Organisation mondiale de la santé a décrété l’état de pandémie, le 11 mars 2020.

À 13 h, le silence s’est installé sur le parvis du parlement. À l’hôtel de ville de Montréal et à celui de Québec, dans les écoles, les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) et les hôpitaux, les Québécois ont observé une minute de silence afin d’honorer la mémoire de tous ceux qui sont disparus depuis un an.

La cloche de l’hôtel du Parlement est venue rompre le silence à 13 h 01. Dix coups ont été martelés sur l’instrument de 800 livres. Une volée de cloches a par la suite sonné aux quatre coins du Québec, pendant trois minutes.

Préposés aux bénéficiaires, infirmières, membres des Forces armées, éducateurs, proches de personnes décédées durant la pandémie : ils ont défilé un à un devant les gardes d’honneur de la Sûreté du Québec et de l’Assemblée nationale pour s’arrêter sur le parvis de l’hôtel du Parlement, saluant du regard le premier ministre, François Legault, et sa conjointe, Isabelle Brais.

Chacun d’eux tenait une rose blanche, qu’ils ont tour à tour déposée au pied d’une couronne de fleurs. Les pièces Clair de lune de Claude Debussy et Les gens de mon pays de Gilles Vigneault, préenregistrées par l’Orchestre symphonique de Montréal, les accompagnaient jusqu’à la couronne de fleurs déposée quelques minutes plus tôt par des paramédicaux. Le temps était doux et gris sur la colline Parlementaire.

« C’était trop vite »

En retrait, non loin de la fontaine de Tourny, Josée Thiboutot avait le regard rivé sur le parlement. Elle a perdu son père le mois dernier. Pendant la première vague, il observait, à la télévision, les camions de la morgue stationnés derrière les hôpitaux. « Il disait : “Oh mon Dieu, le container, j’espère qu’ils vont le peinturer un peu, à l’extérieur” », s’est rappelé sa fille.

Lors de la deuxième vague, son père a été emmené dans l’un de ces camions blancs. « Il est parti, on est sortis avec des sacs de poubelle, il s’est ramassé dans un container. Mon père a 75 ans, il a travaillé toute sa vie, c’est un entrepreneur et il finit comme ça », a-t-elle raconté, désolée. « Pourquoi je viens ici ? […] C’est pour dire que mon père a existé », a-t-elle dit.

Dans cette année de deuils étranges, sa famille et elle ont pu être présentes au dernier souffle de M. Thiboutot. « On a pu être là deux heures, à deux mètres de mon père », a-t-elle précisé. Les au revoir devaient respecter le protocole. La douleur, elle, doit encore être apprivoisée.

Sandra Dubuc n’a pas pu accompagner son père vers la mort. « On ne savait pas, c’était trop vite, c’était la première vague, se rappelle-t-elle. Un soir, j’ai eu un appel : “Votre père est décédé.” […] Moi et mon frère, on n’a pas pu voir notre père. »

La femme, elle-même préposée aux bénéficiaires, a dit être rongée par la culpabilité. « De ne pas l’avoir vu, de ne pas avoir pris soin de lui, a-t-elle dit. Il a été bon pour nous toute notre vie, et je n’ai même pas été là. Ça, ça me fait mal. J’ai beau me dire qu’il est bien en ce moment, j’aurais voulu être là. » Son père est parti le 12 mai, le même jour que la chanteuse Renée Claude. « Viens faire un tour chez moi, a-t-elle chanté. Il est peut-être avec elle ! »

Des équipes médicales qui ont pris soin de son père, Josée Thiboutot a gardé des souvenirs émus. « C’est extraordinaire ce qu’ils ont fait pour [lui]. On s’est parlé avant qu’ils le plongent dans un coma et il était bien. Ils le crémaient, ils l’avaient rasé », a-t-elle raconté.

« On leur doit toute notre reconnaissance », avait dit le premier ministre au Salon bleu, un peu plus tôt, au sujet des travailleurs essentiels et de la santé. « Ces familles bouleversées par la perte brutale d’un être cher, il faut que nous y pensions souvent », avait aussi déclaré la cheffe libérale, Dominique Anglade.

Je n’ai pas eu le temps de les accompagner comme il faut. Mais aujourd’hui, je suis venue [pleurer], boucler la boucle et avancer avec la vie.

 

Des deuils en série

Théthé Kalanga-Mutshiaudi, préposée aux bénéficiaires au CHSLD Jeffrey Hale, a laissé couler ses larmes pendant la cérémonie. « Je n’ai pas eu le temps de les accompagner comme il faut. Mais aujourd’hui, je suis venue [pleurer], boucler la boucle et avancer avec la vie, a-t-elle affirmé. Et je leur demande, à eux, de me donner des forces pour que je puisse continuer de m’occuper de ceux qui sont restés. »

« Eux », ce sont les patients qu’elle a vus partir. Au plus fort de la première vague, « dans mon groupe à moi, je les ai tous perdus », a-t-elle raconté. « J’ai du mal à vous dire combien sont morts, mais je les ai tous perdus. »

Le virus, a rappelé le premier ministre, « a frappé très fort ». « On a perdu des grands-mamans, des grands-papas, des pères, des mères, des frères, des sœurs, des amis. Aujourd’hui, le Québec se souvient… se souvient de toutes ces personnes qui sont parties beaucoup trop vite », a-t-il déclaré.

« Que la terre de nos ancêtres leur soit douce », a aussi souhaité Mme Kalanga-Mutshiaudi.

Lui aussi invité à la cérémonie, Nicolas Parisé Martel a dit être venu chercher une sorte de réconfort dans cet événement public. D’octobre à février, cet éducateur spécialisé a été « délesté », c’est-à-dire contraint de quitter les adultes ayant des problèmes de santé mentale — qu’il traite habituellement — pour se plonger dans le travail en CHSLD. Il s’est vite retrouvé auprès de patients mourants, tenant une tablette électronique pour que des familles puissent faire leurs adieux.

« En décembre, en janvier, [le CHSLD où il travaille] était complètement plein, et c’étaient trois ou quatre décès par jour, a-t-il rappelé. C’est comme enchaîner des deuils, enchaîner des moments qui sont difficiles à oublier. » Ça a été « difficile, mais en même temps, très enrichissant », a-t-il dit. « C’est une expérience qui marque beaucoup. »

En discutant avec Le Devoir, le jeune homme a rappelé que le premier ministre avait déclaré aux Québécois, au printemps, qu’on construisait l’avion pendant qu’on volait. Il a dit avoir vécu son expérience en CHSLD de cette façon. À toute vitesse, sans savoir ce qui l’attendait, avec l’appui des familles comme carburant. « Ils nous ont écrit des lettres, envoyé des bouquets de fleurs, ils nous disaient qu’on était des anges. Ça, ça faisait du bien. »

La sortie des évêques contre des vaccins dénoncée

Québec — Tous les partis représentés à l’Assemblée nationale ont dénoncé la sortie de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) qui qualifiait certains vaccins contre la COVID-19 moins « moralement acceptables ». Les chefs et porte-parole du Parti libéral du Québec, du Parti québécois et de Québec solidaire ont tous souligné jeudi que ces vaccins sont sécuritaires, et qu’il est important de les utiliser pour lutter contre la pandémie de COVID-19. La veille, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a invité la population à se fier aux experts. Mercredi, la CECC a conseillé à ses fidèles d’éviter les vaccins d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson parce qu’ils seraient conçus à partir de « lignées cellulaires dérivées de l’avortement », peut-on lire dans une note mise en ligne. Dans les faits, ces vaccins ne contiennent aucun tissu fœtal. L’archevêque de Montréal, Mgr Christian Lépine, a d’ailleurs contredit la CECC, jeudi, en précisant que l’Église est bel et bien en faveur de la vaccination.

 

Le Devoir avec La Presse canadienne

 



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