«Un des plus grands événements médiatiques liés à la famille royale depuis Diana»

Le public mû par une curiosité insatiable envers la famille royale britannique en a eu pour son argent, dimanche soir, puisque des allégations de racisme dirigées vers l’entourage du palais de Buckingham ont ponctué l’entrevue hautement publicisée du prince Harry et de son épouse, Meghan Markle, par l’animatrice américaine Oprah Winfrey, au réseau CBS. Retour sur ce moment médiatique annoncé qui promettait d’ébranler l’institution en panne de légitimité.

« Pendant qu’[elle était enceinte], nous avions des conversations selon lesquelles il [l’enfant à naître] ne recevrait pas de protection, il ne recevrait pas de titre [royal], et aussi des préoccupations et des conversations pour savoir à quel point sa peau pourrait être foncée lorsqu’ilnaîtrait », a dit Meghan Markle, émue, peu avant de confier à Oprah Winfrey qu’elle avait même songé à mettre fin à ses jours.

En 2018, Mme Markle a épousé Harry, officiellement prince Henry, duc de Sussex, petit-fils de la reine d’Angleterre (et du Canada) et fils de la princesse Diana. Le couple a été dépouillé de tous ses titres royaux le 19 février dernier, soit approximativement un an après avoir annoncé sur Instagram son intention de renoncer à toute fonction d’altesse royale. Après un bref séjour au Canada, Harry, Meghan et leur fils, Archie, se sont installés à Los Angeles, en Californie. La famille, qui comptera bientôt une nouvelle petite fille, a l’intention d’être financièrement indépendante des allocations de la Couronne britannique.

« La reine a dit au prince Harry : “Tu seras toujours mon petit-fils, je vais toujours te considérer comme un membre de ma famille personnelle, mais tu ne peux pas continuer [à vivre] comme un membre officiel de la famille royale” », résume Peter McNally, professeur d’histoire à la retraite de l’Université McGill et féru de monarchie.

Révélations

Le couple s’est ouvert pour une première fois sur le sujet à l’animatrice Oprah Winfrey. Des extraits de l’entrevue, vendue comme « explosive », avaient déjà été mis à la disposition des réseaux de télévision du monde entier pour en faire la promotion. Devant une Oprah Winfrey pratiquant une écoute active assise sur une chaise en rotin, Meghan Markle a laissé entendre au cours du long entretien de dimanche que l’entourage royal, surnommé « la firme » (the firm), la réduisait au silence, ne corrigeait pas les mensonges à son sujet et aurait même émis des commentaires racistes à son endroit, puisqu’elle est métisse.

« L’entrevue est l’un des plus grands événements médiatiques liés à la famille royale depuis que Diana, princesse de Galles, a parlé avec Martin Bashir à l’émission Panorama de la BBC en 1995 », a expliqué Carolyn Harris, historienne et professeure à l’Université de Toronto, dans un échange par courriel avec Le Devoir avant la diffusion de l’entretien de deux heures.

L’engouement hors du commun pour cette histoire de famille s’explique par les nombreuses conjectures de la presse britannique sur les véritables raisons du départ de Harry et Meghan, en plus d’un intérêt renouvelé pour le drame royal de la part des adeptes de la série The Crown, sur Netflix. La dernière saison met justement en scène la princesse Diana, la mère de Harry.

Daniel Béland, directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill, voit dans cette entrevue la conséquence logique d’une hausse constante de la médiatisation de la vie privée des membres de la famille royale. « Ça a commencé avec l’avènement de la radio, puis la télévision. Avant, la vie privée de la famille royale était un sujet tabou ! »

Presse

Avec le temps, les héritiers ont dû faire face à une presse toujours plus insistante, notamment de la part des tabloïds britanniques. C’est d’ailleurs en fuyant les paparazzis que la princesse Diana est morte dans un accident de la route à Paris, selon ce que l’histoire a retenu de l’événement. « Il y a maintenant une nouvelle couche qui est ajoutée avec les médias sociaux », ajoute le professeur de sciences politiques. Dimanche, Harry a d’ailleurs exprimé la crainte que « l’histoire se répète », faisant allusion au harcèlement des médias. Il était toujours en train de parler de ce sujet au moment où ces lignes étaient écrites.

Peter McNally souligne toutefois le paradoxe de la sortie publique du couple, qui doit désormais trouver un gagne-pain aux États-Unis à l’aide de sa notoriété. « D’un côté, ils sont partis parce qu’ils ont dit qu’ils n’aimaient pas la publicité, mais voilà qu’ils adoptent un mode de vie basé sur la publicité. Il me semble que cette entrevue avec Oprah Winfrey fait partie du plan pour augmenter leur notoriété publique, pour faire connaître leur marque de commerce. »

Harry et Meghan ne sont toutefois pas les successeurs prévus au trône d’Angleterre, et leur vie privée doit plutôt être analysée comme celle des célébrités, ajoute le professeur Daniel Béland. Bref, leur départ ne suscite pas de problèmes institutionnels particuliers pour le Canada. Toutefois, M. Béland croit que la légitimité de l’institution royale pourrait être fragilisée encore davantage. La famille royale a dû faire face à divers scandales au fil des ans.

Tout comme lors de l’entrevue de la princesse Diana sur son divorce en 1995, la famille royale ne devrait pas commenter les révélations de Harry et de Meghan, prévoient les experts interrogés. Bien que leur prise de parole ait été diffusée le jour même où la reine Élisabeth II devait prononcer un discours pour la Journée du Commonwealth, dimanche, la souveraine de 94 ans n’a fait aucune mention des conflits entre ses héritiers.

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