Marcellin Gbazaï, un chauffeur de taxi unique à Saguenay

Les moments de rire, de bonheur et de légèreté avec ses clients, c’est le véritable salaire de Marcellin Gbazaï.
Photo: Marcellin Gbazaï Les moments de rire, de bonheur et de légèreté avec ses clients, c’est le véritable salaire de Marcellin Gbazaï.

Marcellin Gbazaï n’est pas un bleuet comme les autres. Unique chauffeur de taxi d’origine africaine de Saguenay, fier de l’être, il se joue de ses clients pour casser la peur des différences.

« Le taxi, c’est un autre genre de clientèle, ce sont des vieilles madames, ce sont de vieux monsieurs, raconte-t-il, le sourire en coin. Une fois, une madame est montée dans mon taxi. Avant de monter, ça a pris dix minutes ! Elle regardait par la fenêtre, pas certaine. D’abord, elle voit les tresses rastas. Elle voit les piercings. Elle voit le noir. Elle voit mon masque. Moi… je riais sous mon masque ! Je me disais, “toi, je vais t’avoir, t’inquiète”. Elle prend de longues secondes à ouvrir la porte et, finalement, monte dans le taxi. Je lui dis “bonjour”. Elle ne me répond même pas. “Madame, vous avez passé une belle journée ?”. Elle ne me répond pas. “Vous savez quoi, aujourd’hui, il fait beau, c’est malade !” Rien. Là, on arrive, je gare le taxi et je dis : “Alléluia ! Vous êtes arrivée saine et sauve !” Et là, elle rit, incapable d’arrêter. À un moment donné, j’avais presque peur tellement elle riait. Elle me dit : “Monsieur, vous savez quoi, vous avez réussi à m’enlever ce que j’avais dans ma tête.” »

Ces moments de rire, de bonheur et de légèreté, c’est le véritable salaire de Marcellin Gbazaï. « C’est ça qui montre qu’au Saguenay, il y a de l’espoir. Un client qui est satisfait, c’est une âme gagnée pour le vivre-ensemble. » Avec un clin d’œil, il confie tout de même obtenir d’excellents pourboires. « Mon boss me dit : “Comment tu fais ?” J’ai pas le choix. Je suis en mission pour dire aux gens qu’on va vivre ensemble. »

Des fois, quand il y a des Africains qui me voient dans mon taxi, ils ont peur d’ouvrir la portière. La sensibilisation, c’est pas juste chez les Saguenéens. Non ! C’est aussi les Africains, les immigrants.

Également chauffeur d’autobus, l’Ivoirien d’origine carbure à ce vivre-ensemble. « Quand je parle du vivre-ensemble, il n’y a pas de blanc, il n’y a pas de noir, il n’y a pas de vert. C’est une seule personne. Nous sommes des êtres humains condamnés à vivre ensemble. »

Depuis son arrivée à Saguenay « sur un coup de tête », il n’a cessé d’aimer son nouveau pays. « L’accueil des Saguenéens, c’est incomparable. Moi, je les appelle les Africains blancs. C’est la même énergie. Ils ne te connaissent même pas et ils te disent d’aller visiter leur maison. Monte ! Va où tu veux ! Vas-y !, dit-il en feignant l’incrédulité. Quoi ? Je suis passé par Nice. En France, même si je suis chez des amis, je reste au salon ! »

C’est au Saguenay qu’il trouve d’ailleurs l’amour. Les yeux pleins de vie, il dit « voir ses enfants grandir dans le monde que Martin Luther King avait rêvé ». Et n’allez pas lui parler de vivre ailleurs que dans le royaume qu’il fait sien. « Moi, je ne me vois pas comme un Noir. Je me vois comme un bleuet pure laine. Ma couleur là, non. C’est Marcellin le Saguenéen. Ça s’arrête là. »

À pleins gaz

Pour remplir sa mission vers le vivre-ensemble, Marcellin Gbazaï ne s’arrête pas à son taxi, qu’il nomme « son bureau de sensibilisation ».

Lorsqu’il est arrivé dans la région, il y a 11 ans, il a ouvert la première épicerie africaine de la région. Même si elle est maintenant fermée depuis six ans, les gens lui en parlent encore. « Parmi ma clientèle, 60 % n’était pas africaine, elle était saguenéenne », rappelle-t-il.

Peu après, il a publié un magazine sur l’immigration nommé Terre d’accueil, que des difficultés financières ont contraint à la fermeture. Qu’importe, il travaille maintenant sur un projet d’organisme, nommé « Vivre-ensemble ».

« Quand on parle du racisme aujourd’hui, c’est tous les jours. N’attendons pas que les gens meurent pour se souvenir de l’importance de la sensibilisation et du vivre-ensemble. Mieux vaut prévenir que guérir. Tous les jours, il faut chercher à faire des projets. Les gens oublient vite. »

Il aura fallu une pandémie pour qu’il « reprenne son souffle ». En temps normal, il ajoute à son horaire déjà surchargé des visites dans toutes les écoles de la région. De Baie-Comeau jusqu’à Dolbeau-Mistassini, il y instille le vivre-ensemble. Conte, exposition, musique, danse : tout peut servir à ouvrir les perspectives. « Tout ce que je fais, ce n’est pas anodin, c’est ma manière de sensibiliser. »

Photo: Marcellin Gbazaï «C’est ça qui montre qu’au Saguenay, il y a de l’espoir. Un client qui est satisfait, c’est une âme gagnée pour le vivre-ensemble.»

Par exemple, devant une classe difficile, il se remémore avoir donné un devoir sur les origines du café. « Le lendemain, une des élèves me revient en me parlant de son père. Parce que son père n’aimait pas les Noirs, elle-même me dit ça. La professeure me dit que ça a changé la vie de son père. Son père a appelé à l’école. Il voulait s’excuser. Il ne savait pas d’où venait son café du matin. Ça vient de la Côte d’Ivoire, du Brésil, du Ghana. La petite fille, elle a été ma messagère. »

Tout cela ne se fait pas sans récolter quelques insultes au passage. C’est le destin de ceux qui innovent se dit-il. « Une personne ouvre la porte, et les autres rentrent. » Ses concitoyens le traitent parfois de fou, mais rien ne l’ébranle. « Il faut te calmer. On est au Saguenay ici. Tu sais, les gens, ils n’aiment pas les trucs de Noirs », lui a-t-on dit un jour. Pas démonté du tout, Marcellin Gbazaï réplique. « De quoi vous parlez, là ? Je le vois quand je donne des cours de danse africaine. Ils adorent ça ! »

Sa persévérance a certainement fait évoluer les mentalités à Saguenay. Il dit avoir vu de nouvelles épiceries ethniques ouvrir, les noms de famille se diversifier, les politiques évoluer. « Il faut apprécier le peu qu’on a d’abord et, ensuite, on passe à autre chose. »

Jouer au trait d’union

Il n’y a pas que la méfiance des locaux qu’il doit désarmer, mais celle des nouveaux arrivants aussi. « Des fois, quand il y a des Africains qui me voient dans mon taxi, ils ont peur d’ouvrir la portière, fait-il en riant. La sensibilisation, c’est pas juste chez les Saguenéens. Non ! C’est aussi les Africains, les immigrants. Il faut leur faire comprendre que, si tu restes dans ton coin en pensant que c’est tout blanc, le Blanc va aussi penser que c’est tout noir. Si tu ne penses pas que tu n’es que noir, si tu penses que tu as le droit d’être ici, que tu respectes ce qu’on te demande, que tu fais ton travail et que tu n’emmerdes personne, parle aux gens et tu verras qu’ils sont ouverts. »

Pour atteindre sa cible du vivre-ensemble, Marcellin Gbazaï fait flèche de tout bois. Il organise aussi en temps normal quantité d’événements pour croiser les parcours. Les immigrants ne sont pas que des travailleurs, concède-t-il, mais des humains avec des besoins sociaux. « On veut des immigrants pour travailler en région. Mais ils viennent et puis ils partent ! Ils font ça tout le temps. Le gouvernement paye des millions, des billets d’avion pour venir visiter. Oui, c’est beau. Ils viennent deux ans, trois ans et après repartent. Il manque quelque chose. Il manque l’accompagnement. Il manque les activités pour qu’ils se sentent ici chez eux. C’est sur ce truc-là que je veux travailler. Je ne m’arrêterai pas. »

Pour tous ceux qui sont intéressés, Marcellin Gbazaï les attend les bras ouverts. « Envoie-moi un message ! Je vais te montrer que le premier jour quand tu viens, tu es chez toi. Le deuxième jour, tu es chez toi. Toute la vie que tu passes au Saguenay, tu es chez toi. »

Ce reportage bénéficie du soutien de l'Initiative de journalisme local, financé par le gouvernement du Canada.

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