Le parcours de quatre femmes, d’hier à aujourd’hui

Charles-Édouard Carrier
Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Madeleine, Diane, Lorraine et Josée. Elles ont vécu dans un Québec bien différent de celui d’aujourd’hui en ce qui a trait à la place des femmes. Entre monoparentalité, emprise financière du mari et autres défis, ces femmes plongent dans leurs souvenirs pour nous aider à mieux mesurer le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui et nous encourager à poursuivre sur cette lancée. Elles vivent à la Résidence Saint-Eugène, à Montréal, et ont bravé un froid polaire pour échanger avec nous.


GARDER LA TÊTE HAUTE

Josée Blondin, 80 ans

Photo: Charles-Édouard Carrier Josée Blondin

Mon plus grand défi, et sans doute ma plus grande réussite, c’est d’avoir élevé mes trois enfants seule à la maison. Ils n’avaient que cinq, quatre et trois ans lorsque mon mari nous a quittés. Ce n’est qu’une fois qu’ils ont été tous les trois au secondaire que je suis retournée sur le marché du travail, à 46 ans. À cette époque, dans mon entourage, les femmes de mon âge se sentaient complexées du fait qu’elles avaient passé leur vie à la maison. Dans mon cas, la tête bien haute, je suis entrée à HEC à titre d’employée, au bureau du registraire, sans avoir honte de la monoparentalité. Devant n’importe quel emploi, je valais autant qu’une autre. Je n’ai jamais eu de complexe par rapport à mon passé. Même face à de jeunes femmes en début de carrière. J’avais acquis beaucoup d’expérience à m’occuper de mes trois enfants, à faire du bénévolat dans leur école et à m’impliquer dans notre communauté.

Ces acquis, que l’on a reconnus, m’ont non seulement permis d’être embauchée, mais également d’être promue et de devenir celle que la direction appelait la « mère des étudiants étrangers ». Leurs dossiers passaient par moi. Je connaissais le nom de tous les étudiants étrangers qui fréquentaient l’école !

Je retenais tous les noms, tous les visages, malgré un trouble de vision important qui progressait avec les années. On n’avait pas de bons yeux chez moi, mais j’ai appris à vivre aveccette difficulté, même si elle m’a poussée prématurément à la retraite. Ça me fait sourire quand je repense au fait que, dans les années 1940, le médecin avait dit à ma mère qu’à cause de ma faible vision, je ne devrais même pas aller à l’école. Et pourtant… J’ai vite compris que je n’étais pas bien dans la facilité, que la routine m’ennuyait. Ce sont tous ces défis qui ont fait de moi la femme impliquée et active que je suis.

Aux jeunes femmes d’aujourd’hui, je dis : « Voyez les défis comme des occasions et fuyez la facilité. » J’ai quand même appris le braille à l’âge de 72 ans !


LE FAIRE POUR MES ENFANTS

Diane Léonard, 74 ans

Photo: Charles-Édouard Carrier Diane Léonard
 

Je me suis mariée à 18 ans. À cette époque, se marier signifiait également prendre le nom de son mari. Vous savez qu’il devait signer pour m’autoriser à ouvrir un compte à la banque ? En 1965, c’était une façon détournée de brimer notre liberté, de limiter notre indépendance. Avant nous, des pionnières ont fait un travail immense pour la place des femmes dans un Québec moderne. Les Simonne Monet-Chartrand, Thérèse Casgrain, Lise Payette — toutes ces grandes femmes nous ont ouvert le chemin. Au milieu des années 1960, c’était à notre tour de prendre le flambeau. Au cœur de la Révolution tranquille, on a bousculé beaucoup de choses, de l’émancipation de la femme au rejet de la religion catholique, qui interdisait la contraception et l’avortement.

Dans mon cas, c’est le choix de la monoparentalité, en 1972, qui a constitué l’un de mes grands défis. J’aurais pu décider de rester, comme bien des femmes le faisaient, mais j’ai préféré me prendre en main et aller de l’avant : élever mes deux enfants, demander un soutien financer, retourner aux études. C’était beaucoup, mais je préférais cette vie moins facile. Si j’étais malheureuse, mes enfants allaient l’être aussi, je n’avais pas le choix. Mes enfants sont mes cadeaux de la vie, c’est pour eux que je relevais ce défi, même si cela signifiait qu’on allait porter un regard lourd de jugement sur mes choix.

Bien sûr, j’aurais aimé vieillir en couple, comme plusieurs autres autour de moi, mais il fallait regarder en avant, même si quitter la cage dorée me plaçait dans une position précaire. Aujourd’hui, les femmes s’établissent en tant que femmes avant de devenir mères. Elles forgent leur indépendance sur le plan de la scolarité et participent financièrement à la construction du nid familial. J’ai une petite-fille qui va naître en juillet. Pour elle, bien des choses seront différentes. Elle vivra dans un monde plus ouvert, plus libre et, je l’espère, où tout est possible.


LES CADEAUX CACHÉS

Lorraine Morin, 92 ans

Photo: Charles-Édouard Carrier Lorraine Morin
 

En 1978, à l’âge de 50 ans, j’ai pris la décision d’aller à l’école en enseignement et orthopédagogie au niveau universitaire. Mon mari, en désaccord avec mon projet, voyait dans ce choix un échec, comme s’il était incapable de subvenir à mes besoins. Ce n’était pourtant pas la question ! C’est vrai, on était bien, c’était un bon papa pour les garçons. J’avais simplement besoin d’autre chose, j’avais besoin de m’accomplir. Mais pour un ancien de la Air Force, l’amoureux de toute ma vie, ce n’était pas envisageable que sa femme puisse sortir de la maison.

J’ai réussi à le convaincre que je pouvais combiner mes rôles d’épouse, de mère d’un adolescent, de nouvelle grand-mère et d’étudiante de 50 ans dans des classes de jeunes adultes à l’aube de la vingtaine… J’aurais pu abandonner, mais j’ai toujours dit que, dans toute épreuve, il y a un cadeau caché. Il faut le découvrir et l’apprécier, même si, parfois, ça peut prendre du temps. Au cours de ma carrière en enseignement, j’ai travaillé dans 14 écoles. Ce n’est qu’à l’âge de 64 ans que j’ai finalement obtenu ma permanence, la même année où j’ai pris ma retraite ! Et la retraite, pour moi, ça voulait dire toujours et encore des projets : massothérapie, toucher thérapeutique et autres médecines alternatives. Je n’arrête jamais.

Je me souviens de ma grand-mère Morin qui, sur la galerie de sa maison de Québec, m’avait dit : « Veux-tu devenir vieille comme moi ? » Je trouvais qu’elle avait l’air si vieille. Pourtant, j’ai répondu que je vivrais encore plus longtemps qu’elle, même jusqu’à 120 ans, parce que j’avais beaucoup trop de choses à faire et à apprendre.

C’est beau de voir qu’aujourd’hui, les femmes se prennent en main et assument leur personnalité très jeunes. Elles savent ce qu’elles veulent et ce qu’elles ne veulent pas. Elles ont tout en main pour concrétiser leurs rêves. Faire ce qu’on aime, c’est un des secrets du bonheur. Même à presque 93 ans.


DE L’AMOUR ET DE L’ÉCOUTE

Madeleine Sanscartier, 87 ans

Photo: Charles-Édouard Carrier Madeleine Sanscartier
 

C'est ma mère, née en 1897, qui, même si elle avait été élevée de façon sévère et soumise à l’autorité paternelle, a dû m’élever seule, sur Le Plateau-Mont-Royal, quand mon père est décédé. Ça ne l’a pourtant pas empêchée de me donner de bonnes valeurs et de toujours m’encourager à foncer. Ç’a fait de moi quelqu’un qui aimait l’école et qui ne doutait pas de ses capacités.

Elle s’est remariée quand j’avais 14 ans, et les choses ont changé. Mon beau-père ne croyait pas à la scolarisation des femmes. En neuvième année, on m’a octroyé une bourse d’études pour l’école supérieure, et il a ordonné à ma mère de ne pas signer la lettre d’acceptation. Pour lui, les femmes n’avaient valeur que pour laver des couches et s’occuper de la maison. Je n’ai jamais ouvert la lettre qui confirmait le refus, mais je conserve précieusement celle de 1949, qui était adressée à ma mère et qui l’informait qu’on m’offrait la bourse.

Mariée à 18 ans et mère de trois enfants à 21 ans, je suis retournée travailler pour rapporter des sous à la maison pendant que mon mari était en dépression nerveuse, et ce, même s’il s’y opposait. Une mère de famille au travail, c’était très mal vu à l’époque, mais je n’ai jamais accepté l’influence négative. Je me souviens aussi de femmes qui devaient donner leur paie à leur mari, en argent comptant, dans l’enveloppe encore cachetée. D’autres devaient attendre que l’homme leur donne des sous pour remplacer des bas de nylon marqués d’une maille. Ça me parait si loin, pourtant…

Je souris aujourd’hui quand je vois comment mes enfants ont élevé mes petites-filles. Avec beaucoup d’amour et d’écoute. Et maintenant, elles transmettent les mêmes valeurs à leur tour à mes arrière-petites-filles. Je sais qu’elles ont tout pour réussir, et j’en suis fière.