​Violence contre les femmes: un «écosystème social»

Marie Pâris
Collaboration spéciale
Pour lutter contre la violence faite aux femmes, un changement de mentalité doit s’opérer dans la société, à commencer par cesser de banaliser la misogynie sur les réseaux sociaux.
Image: Getty Images Pour lutter contre la violence faite aux femmes, un changement de mentalité doit s’opérer dans la société, à commencer par cesser de banaliser la misogynie sur les réseaux sociaux.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Si on limite souvent la violence faite aux femmes à la violence physique conjugale, elle prend des formes multiples et a des causes variées. La lutte contre ces violences passe ainsi autant par l’éducation des plus jeunes que par l’indépendance économique des femmes.

« L’an dernier, on avait eu une année record avec 33 000 appels et, là, on est déjà rendus à 34 500… » Pour Claudine Thibaudeau, responsable du soutien clinique à SOS Violence conjugale, la situation est de plus en plus préoccupante. En 2020, le nombre d’appels à la police pour des faits de violence contre les femmes a en effet augmenté de 12 %, et la moitié des organismes qui luttent contre ces violences ont indiqué une hausse de la demande pour leurs services ainsi qu’une croissance de la gravité des accidents signalés.

« Les femmes sont plus hésitantes à rompre une situation de violence conjugale en ce moment, indique-t-elle. Encore plus que d’habitude, les victimes se retrouvent prises dans leur domicile avec un partenaire violent. Il y en a probablement qui attendent que la vie se normalise avant de partir… »

Sur le plan économique, la pandémie a surtout touché les femmes ; or, une victime de violence qui a perdu son emploi décide souvent de rester dans une situation abusive, souligne Jacqueline Hall, responsable du programme des initiatives communautaires à la Fondation canadienne des femmes. « On ne peut pas parler de violence faite aux femmes sans parler de leur indépendance économique ni sans repenser un système de programmes sociaux qui peut leur venir en aide. »

Au Y des femmes de Montréal [YWCA], un organisme qui offre des ressources d’hébergement de longue durée, un service en employabilité a ainsi été mis sur pied pour accompagner les victimes dans leur retour en emploi ou aux études. Car si les gens ne font pas spontanément le lien entre l’emploi et la violence, le fait de pouvoir accéder à une indépendance économique est assurément un levier qui permet de quitter une situation violente, affirme Mélanie Thivierge, p.-d.g. du YWCA.

Mettre des mots sur des situations

SOS Violence conjugale a pour sa part créé de nouvelles possibilités de dialogue avec les victimes, pour aller les chercher en amont tout en se rendant plus accessible. L’organisme a notamment lancé des services de discussion par clavardage et par texto ainsi qu’un nouveau site Web.

« Notre outil interactif fait le tour des situations en 25 questions, précise Claudine Thibaudeau. Souvent, les femmes attendent d’être vraiment sûres qu’elles vivent de la violence conjugale avant de demander de l’aide. Malheureusement, elles attendent souvent trop longtemps… » L’outil pose des questions, et le résultat permet ainsi aux femmes de mettre des mots sur leur réalité. « C’est une façon de leur redonner du pouvoir. Les victimes sont validées, et capables de parler de leur situation. »

Mais il ne s’agit pas seulement d’éduquer les femmes. Pour lutter contre la violence, l’éducation doit aussi se faire dans l’entourage des victimes — à savoir nous tous —, afin de leur permettre de mieux les aider, et elle doit commencer dès l’école. « Il reste beaucoup de travail pour que les victimes de violence conjugale ne soient pas perçues négativement, et donc qu’elles-mêmes n’hésitent plus à se donner ce nom », regrette Claudine Thibaudeau.

12 %

C’est le pourcentage d’augmentation des signalements pour violence conjugale faits à la police entre 2019 et 2020.

Le changement de mentalité doit également se faire dans la société ; quand on entend parler d’un drame conjugal, la première phrase qui nous vient à l’esprit est plus souvent « pourquoi n’est-elle pas partie ? » que « c’est inadmissible de traiter quelqu’un comme ça », note Mélanie Thivierge. « C’est tout un écosystème social. Quand on laisse des personnalités publiques féminines se faire insulter violemment sur les réseaux sociaux, par exemple, c’est comme si socialement, on minimisait la violence à l’égard des femmes. »

D’ailleurs, la misogynie en ligne ou les commentaires haineux envers les femmes qui prennent la parole dans l’espace public sont plus présents aujourd’hui. « On ne fait pas toujours le lien entre ces manifestations et la violence conjugale, mais ces formes de violence peuvent déraper et mener à des cas de meurtres », relève la p.-d.g.

Elle évoque aussi une autre forme de violence, de plus en plus préoccupante à Montréal : l’exploitation sexuelle des jeunes filles, dont l’âge de recrutement diminue sans cesse. Le recrutement à des fins d’exploitation sexuelle a migré en grande partie des parcs et des stations de métro vers les réseaux sociaux. « La dernière année a donc accentué le phénomène parce qu’on est tous derrière nos écrans ; et la détresse psychologique crée en plus un terreau fertile. »

Reconnaître le problème

Jacqueline Hall salue pour sa part le mouvement #MeToo, qui a libéré la parole tout en soulignant les limites de notre système. « Ça a permis à des femmes qui auparavant ne se sentaient pas à l’aise de pouvoir en parler. Ça démontre aussi que les victimes ne se sentent pas soutenues par notre système juridique ; elles font des dénonciations publiques parce que c’est la seule place qui reste, précise la responsable de la Fondation canadienne des femmes. Le problème, c’est que certaines ont été ensuite victimes de dénigrement et d’abus au niveau public… »

La pandémie de COVID-19 a en tout cas eu comme côté positif de mettre plus en lumière la situation des femmes violentées. Les différents organismes notent en effet une forte augmentation du nombre d’entrevues qu’ils donnent et de l’intérêt du grand public. SOS Violence conjugale parle même d’un « élan de soutien de la part de la population comme [il] n’en avait jamais eu ».

« Quand la pandémie a commencé, on a levé le drapeau rouge, et on a eu une oreille grande ouverte du côté du gouvernement, reconnaît Claudine Thibaudeau. [François] Legault a parlé de nous lors d’un point de presse, et il y a même eu un téléthon pour la violence conjugale à TVA. Du jamais vu. »

Une visibilité qui explique peut-être en partie l’augmentation du nombre d’appels. « Je ne pense pas qu’il y ait plus de violence qu’il y a cinq ans, mais les femmes ont su demander de l’aide, et le font plus souvent, pense la responsable du soutien clinique. On a fait énormément pour défricher le chemin et se faire connaître. »

Et il reste du travail à faire : selon la Sécurité publique, les 20 000 violences criminalisables (menaces de mort, voies de fait…) signalées chaque année ne représenteraient que 20 à 30 % de la réalité actuelle. « Il y a un chiffre noir qu’on ne connaît pas, conclut Claudine Thibaudeau. On va probablement rejoindre 37 000 personnes cette année, mais on est encore bien loin du compte ; on touche seulement la pointe de l’iceberg. »


Si vous êtes victime de violence conjugale, vous pouvez appeler la ligne d’urgence de SOS Violence conjugale au 1 800 363-9010 ou clavarder avec un intervenant sur leur site Web.

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