Éloge de la lenteur

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Faire plus, toujours plus vite, tel est le credo du monde industrialisé contemporain. Mais plus pour très longtemps si l'on en croit Carl Honoré, qui a repéré en différents points du monde des groupes prônant la lenteur dans tous les aspects de la vie: le travail, les loisirs, l'alimentation et même le sexe...

«Rien ne sert de courir; il faut partir à point», lance la tortue au lièvre dans la célèbre fable de La Fontaine. Ce pourrait être le slogan du Slow Movement. Le Mouvement pour la lenteur s'implante, lentement mais sûrement, dans les pays du Nord, tout autour de la planète. L'auteur britanno-canadien Carl Honoré en retrace les sources multiples dans In Praise of Slow: How a Worldwide Movement Is Challenging the Cult of Speed, paru en mai dernier chez Knopf Canada. Et il recommande à chacun de prendre son temps...

«On vit de plus en plus vite depuis 200 ans, déclare-t-il en entrevue au Devoir. Des gens partout dans le monde se réveillent: la culture de la vitesse, de l'empressement et du "je suis trop occupé" est mauvaise. On le sent jusque dans nos os qu'on n'est pas heureux de vivre ainsi, que quelque chose ne tourne pas rond. Je crois qu'on s'approche d'un point tournant — si on ne l'a pas déjà atteint.»

Des preuves? Le niveau de stress qui se répercute sur la santé, avec le nombre grandissant de dépressions et de cancers. La logique efficace du capitalisme commence sérieusement à tourner à vide quand l'obsession d'arriver bon premier l'emporte sur la qualité — des produits qu'on fabrique et de la vie qu'on mène. «La consommation de drogues (amphétamines) pendant le travail a grimpé de 70 % aux États-Unis depuis 1998», peut-on lire dans l'ouvrage qui tantôt aligne des chiffres, tantôt s'attarde à des récits plus anecdotiques — une première séance de méditation, la rencontre avec le fondateur du mouvement Slow Food (opposé au fast food).

Plus qu'un phénomène de mode passagère selon M. Honoré, le Slow Movement incarne un puissant courant social, qui ne se limite pas à une seule tranche de la population. «Toutes sortes de personnes en parlent — les bouchers autant que les banquiers. C'est un mouvement très organique, comme tous les mouvements prometteurs des dernières décennies. Je crois que le Slow Movement est rendu au même point que le féminisme il y a 35 ou 40 ans.» Ce courant prend de nombreuses formes qu'une même philosophie sous-tend toutefois: faire vite n'est pas toujours mieux. Slower is better. Slow is beautiful. Tellement que le terme slow s'est répandu hors de l'anglophonie...

Prenant soin de les ancrer dans l'histoire de l'industrialisation, l'auteur signale l'existence de plusieurs courants, tel le Long Now Foundation sur la côte ouest américaine, qui compte beaucoup de travailleurs des nouvelles technologies (!), les Downshifters sur la côte est, qui ralliait déjà 12 millions d'adeptes en 2002, la Society for Decelaration of Time en Autriche, le Sloth Club au Japon. Tous prônent un mode de vie plus lent et respectueux de l'environnement.

Mais c'est en Italie que le mouvement s'est le plus unifié. Le Slow Food, qui privilégie une nourriture saine, consommée tranquillement et produite localement, y est né. Dans son sillage sont apparus le Slow Sex, enraciné dans le tantrisme, technique qui fait durer le désir et le plaisir, et les Citta Slow (villes lentes). En 1999, Bra et trois autres petites cités se sont engagées à devenir des refuges contre la frénésie du monde moderne. Elles sont maintenant une trentaine à respecter les 55 préceptes d'un manifeste invitant à ralentir la cadence: multiplier les zones piétonnes et les espaces verts, réduire le bruit, soutenir les fermiers et marchands locaux... Au-delà de ces applications pratiques, «c'est une déclaration philosophique indiquant que, dans cette ville, on comprend que c'est mieux de prendre son temps», souligne l'auteur.

Une myriade de tendances abordées dans ce livre vont déjà dans ce sens. Le yoga et la méditation attirent un nombre grandissant d'adeptes de ce côté-ci du monde. Les médecines alternatives sont de plus en plus reconnues par les collèges de médecins. Le mouvement altermondialiste s'en prend à la surproduction efficace et rentable au détriment de la qualité des produits et des échanges commerciaux. Le cocooning n'incarne-t-il pas le désir de se couper de l'urbanité trépidante?

Pour Carl Honoré, il s'agit là de symptômes d'un courant plus généralisé qui finira par les englober tous. À l'instar des sympathisants du mouvement, l'auteur ne prétend surtout pas que ralentir est toujours la solution. «La philosophie slow peut se résumer à un seul mot: l'équilibre, lit-on dans ce nouvel éloge de la lenteur. Soyez rapides si le bon sens le commande et lents quand la lenteur est requise.» Car la vitesse a aussi ses charmes et son utilité. Qui reviendrait à l'Internet basse vitesse? «C'est amusant et excitant d'aller vite. Mais on s'est tellement emballés qu'on est restés pris sur le mode accéléré.» Le nouveau slogan de Nike? «You're faster than you think»...

Carl Honoré déplore que le modèle de vie actuel (dans les pays industrialisés, du moins) repose quasi uniquement sur des principes d'efficacité et de rapidité. Sortis de l'univers du travail, ils se répercutent maintenant dans les gestes quotidiens: manger, conduire, faire l'amour, divertir les enfants, même dormir. L'auteur lui-même s'est lancé dans l'écriture de son livre parce qu'il s'est rendu compte qu'il faisait la lecture rapide à ses enfants avant le coucher. Et que dire du journaliste en quête de scoops et pressé par son heure de tombée...

«Il y a un préjugé culturel profond contre la lenteur qui est associée à la paresse, à quelque chose d'ennuyant et de mauvais.» Un coup d'oeil au dictionnaire virtuel le confirme. Les synonymes de lenteur: idiotie, imbécillité, abrutissement, illogisme, inintelligence. «On a presque honte d'être lent. Il y a une fierté un peu machiste à paraître occupé et pressé.» En bout de course (!), cette tendance cache souvent un mal de vivre plus fondamental. «Il y a un mécanisme de déni dans la rapidité, note le journaliste. On nage à la surface de sa vie au lieu de la vivre réellement. La vie manque de sens? Alors on va plus vite pour s'écarter de cette quête de sens. C'est un cercle vicieux.»

Bref, le monde est prêt pour une petite révolution de la lenteur. Elle pourrait même passer par une loi, selon l'auteur, interdisant d'abuser des ressources humaines. Après tout, l'économie n'a pas tant pâti de la diminution du nombre d'heures de travail au XIXe siècle, ni des récentes réglementations pro-environnementales.

Né en Écosse, l'auteur a grandi au Canada avant de retourner étudier et vivre en Angleterre. Il écrit toujours pour des quotidiens canadiens (Globe and Mail, National Post). Depuis sa parution en mai, le bouquin connaît un vif succès et d'autres courants similaires aux Citta Slow se manifestent. In Praise of Slow est déjà traduit en allemand, en néerlandais, en japonais, en chinois, en espagnol et publié aux États-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne et en Italie. Un éditeur français s'est montré intéressé à publier le livre dans la langue de Molière, mais rien n'est encore signé. D'ici là, «gardez un oeil sur votre odomètre personnel... », lance l'auteur à la veille de vacances bien méritées.