Dans le sud du Québec, une communauté tissée serrée séparée depuis un an

Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «C’est une bonne chose que la frontière soit fermée, convient Rosalie Maither. Mais c’est difficile.»

De génération en génération, on se marie de part et d’autre de la frontière entre fils et filles du Haut-Saint-Laurent, en Montérégie, et de l’État de New York, transformant cette barrière internationale en une longue tresse aux mailles serrées. Depuis un an, l’interdiction de circuler entre le Canada et les États-Unis a fendu cette tresse en plein cœur, séparant de nombreuses familles et divisant une grande communauté.

Pour James Gavin, dont la maison se trouve à environ deux kilomètres de la frontière, sur les berges de la rivière à la Truite, à Godmanchester, c’est « comme si l’on avait mis une barrière entre le salon et la cuisine ». L’homme, dont l’arbre généalogique est rempli d’unions canado-américaines, a poursuivi la tradition en épousant à son tour une femme rencontrée aux États-Unis.

Le couple vit malheureusement séparé d’une bonne partie de sa famille et de son cercle social depuis la fermeture de la frontière. M. Gavin a deux frères de l’autre côté et toute la famille de son épouse s’y trouve aussi, dont sa belle-mère, qui a récemment poussé son dernier souffle à l’âge de 103 ans. Un deuil que sa conjointe et lui doivent vivre loin de leurs proches.

S’il dit comprendre l’urgence sanitaire et l’importance de protéger la population contre la COVID-19, l’homme à la stature imposante et aux mille anecdotes reste amer face au manque de souplesse des décisions prises dans des bureaux d’Ottawa et de Washington. Il en veut à ces gens vivant en ville, à des centaines de kilomètres, qui « n’ont aucune idée de la réalité de notre communauté ».

Pour lui, et pour bon nombre de ses voisins, la frontière n’était jusqu’à récemment « qu’une ligne imaginaire » devenue, depuis un an, beaucoup trop réelle.

[C’est] comme si l’on avait mis une barrière entre le salon et la cuisine.

 

Au-delà de ses racines, James Gavin a un parcours qui illustre bien la multiplication des liens unissant le Québec et New York. Durant son enfance, son père entraînait l’équipe de baseball de Constable, dont la plupart des joueurs étaient aussi pompiers volontaires. Courant derrière les camions qui passaient en trombe, il a prêté main-forte aux sapeurs pour la première fois à l’âge de 16 ans.

Au fil du temps, il a pu rejoindre la brigade et combattre les flammes des deux côtés de la frontière jusqu’à devenir président de la corporation des « Constable Volunteer Firemen », service d’incendie américain chargé de protéger une partie de la municipalité québécoise d’Elgin et de venir en renfort aux pompiers des villages voisins. Il en est aujourd’hui membre à vie.

Heureusement, la pandémie n’a pas eu raison de cette solidarité entre services d’urgence. Les pompiers volontaires continuent de se ruer à la frontière et de traverser sans difficulté lorsque l’alarme sonne.

Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne S’il dit comprendre l’urgence sanitaire, Jim gavin reste amer face au manque de souplesse des décisions prises dans les bureaux d’Ottawa et de Washington.

Rendez-vous clandestins

Plusieurs personnes interrogées au cours de ce reportage ont confié que des rendez-vous clandestins s’organisent là où d’anciennes routes permettaient jadis de passer d’un pays à l’autre. Les gens se rejoignent aux abords des barrières, sans les franchir, simplement pour se voir et se parler à quelques mètres de distance.

C’est ce qu’ont fait les Maither le jour de l’Action de grâce canadien. Souffrant de ne pas pouvoir visiter ses parents, Molly Jean, qui habite Constable, a donné rendez-vous à ses parents Ernest et Rosalie au bout d’une route traversée par une simple barrière. D’un côté se trouvaient Molly Jean et deux de ses filles, de l’autre le couple de grands-parents, tout le monde dans son pays de résidence, mais à portée de voix et surtout de vue.

« C’était génial ! Surtout de voir mon père. Sur Facetime, on ne voit que le visage, là c’était merveilleux de voir qu’il marchait bien », partage-t-elle en entrevue téléphonique. L’isolement pèse lourd pour Molly Jean Maither Manson qui n’a pas pu voir ses proches lorsqu’un de ses oncles est décédé récemment. Un autre rappel que ses propres parents « ne sont pas plus jeunes » et que le temps se fait précieux.

Rosalie Maither, née Disotelle (dérivé de Desautels), a aussi vécu une année difficile coupée de sa famille, dont ses deux sœurs et son frère. Native de Malone, elle entretient tellement d’amitiés aux États-Unis qu’elle y conserve une boîte postale pour recevoir plus rapidement son courrier. Depuis un an, c’est un ami occupant un emploi dans les services essentiels qui se charge de récupérer ses lettres.

Devant la maison familiale, au bout de la longue allée qui mène à la route, les drapeaux du Canada et des États-Unis flottent sur le même mât, témoignant de la double identité des environs. La ferme située dans le secteur Rockburn, à Hinchinbrooke, est même traversée par des marqueurs délimitant les deux pays.

« C’est une bonne chose que la frontière soit fermée, convient Rosalie Maither. Mais c’est difficile. »

Couture et friture

Les liens entre les villages du nord et du sud ne sont pas que sociaux, ils sont aussi économiques. La mairesse d’Elgin, Deborah Stewart, et son homologue d’Hinchinbrooke, Carolyn Cameron, ont toutes deux souligné l’importance de la chaîne Joann Fabrics & Crafts, à Malone, où toutes les passionnées de couture s’approvisionnent. D’autres citoyens ont dit avoir hâte de dévaler les pentes de Titusville Mountain et d’autres encore ont hâte de faire le plein d’essence ou leurs emplettes d’épicerie à faible coût.

À l’inverse, les Américains traversent régulièrement au nord pour manger dans les bonnes tables de Montréal ou assister à des concerts. Toutefois, ce n’est pas la métropole qui manque le plus aux voisins immédiats, mais les frites de Leblanc Patate, que les habitués appellent encore « Pivin », du nom du fondateur.

Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Il n’y a pas que les clients américains de Leblanc Patate qui s’ennuient de leur casse-croûte, la propriétaire Chantal Leblanc s’ennuie d’eux aussi. Ils représentent le tiers de son chiffre d’affaires. Mais, surtout, ils sont devenus des amis.

La propriétaire actuelle, Chantal Leblanc, raconte qu’un homme a profité d’un passage comme travailleur essentiel pour faire un saut rapide à la cantine d’Huntingdon. Une visite qui a créé une petite commotion.

« Il était tout content ! Il a “posé” le restaurant et a mis la photo sur Facebook. Le temps qu’il vienne à bout de partir, ça lui a coûté 100 $ parce qu’il recevait des messages de tout le monde qui lui demandait de rapporter des commandes », relate-t-elle.

Et il n’y a pas que les clients qui s’ennuient, la propriétaire aussi. D’après Mme Leblanc, la clientèle américaine représente le tiers de son chiffre d’affaires. Puis, certains de ses habitués sont aussi devenus des amis.

« Un lundi soir, ils peuvent décider de traverser et venir manger, ça prend 15 minutes et ils sont rendus. C’est aussi facile que nous qui allons dans un restaurant de la ville voisine », explique-t-elle avant se corriger. « C’était aussi facile que ça ».

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