Du plomb dans l’eau d’écoles et de garderies autochtones du Québec

À l’école ou à la garderie, des enfants des Premières Nations du Québec ont bu de l’eau contaminée par le plomb, selon des données de 2017 obtenues par un consortium universitaire et médiatique mené par l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia, dont l’Université du Québec à Montréal et Le Devoir font partie.

Bien que le gouvernement fédéral sache où les excès de plomb se trouvent, il remet la gestion de ce problème entre les mains des administrations locales et n’informe pas directement les parents concernés. Dans des communautés où des concentrations hors norme ont été mesurées, des fonctionnaires ont simplement suggéré de laisser couler l’eau. Des experts considèrent pourtant que ce n’est pas une solution sécuritaire à long terme.

En 2017, Services aux Autochtones Canada (SAC) a organisé une grande campagne d’échantillonnage dans les écoles et les garderies de 27 Premières Nations du Québec. Les robinets et les fontaines à eau utilisés pour boire ou cuisiner étaient ciblés. Les échantillons ont été récoltés à un moment aléatoire dans la journée, sans laisser couler l’eau au préalable.

Une présentation préparée par des employés du ministère — et dont notre équipe rapporte le contenu pour la première fois — indique sommairement que 147 des 901 robinets et fontaines testés dans la province (16 %) avaient une concentration excédant la limite de 5 microgrammes/L recommandée par Santé Canada. Parmi eux, 69 robinets ou fontaines excédaient la norme de 10 microgrammes/L, alors en vigueur au Québec. La valeur la plus élevée était de 151 microgrammes/L.

Le gouvernement n’a jamais rendu publics les résultats des tests réalisés dans les écoles et les garderies. « Les données sur l’eau potable appartiennent aux communautés », explique un porte-parole de SAC. Il assure que des actions ont été prises pour corriger les problèmes et que des suivis ont été réalisés depuis 2017, mais ne veut pas dire si des excès persistent.

La communauté innue de Matimekosh, enclavée dans la municipalité de Schefferville, a accepté de nous fournir ses résultats. Son école, Kanatamat Tshitipenitamunu, faisait partie de la campagne d’échantillonnage de 2017. Parmi les 27 robinets testés dans le bâtiment, 4 affichaient une concentration de plomb excédant 5 microgrammes/L. Dans un local, la concentration atteignait 65 microgrammes/L.

151 microgrammes/L
C’est la concentration de plomb la plus élevée qui a été observée par le ministère des Services aux Autochtones dans les écoles et les garderies.

Jean-Baptiste Laurent, le directeur des services techniques de Matimekosh, explique avoir reçu une lettre en 2018, quelques mois après les tests, l’informant des excès. On lui conseillait de laisser couler l’eau 10 minutes chaque matin. Il a relayé cette consigne à l’école. Trois ans plus tard, cette situation prévaut toujours. Le fédéral n’a fait aucun test de suivi, selon M. Laurent.

Ce responsable ne se rappelle plus si le conseil de bande ou la direction de l’école avait averti les parents, en 2018, mais en doute. « Je trouvais que ce n’était pas alarmant, dit-il. Si tous les résultats avaient été en excès, on aurait fait quelque chose. Mais puisqu’il n’y en avait pas beaucoup, je pense que ça aurait fait peur au monde et [que les gens] n’auraient plus bu d’eau. »

Mélodie Fortin, une mère innue dont deux enfants aujourd’hui âgés de 13 et 18 ans ont fréquenté l’école de Matimekosh, confirme qu’elle n’a jamais été mise au courant des problèmes de plomb dans l’eau. « Je trouve que c’est quelque chose d’important à considérer pour la santé de nos jeunes », dit-elle. Mme Fortin craint que son garçon de quatre ans, qui va bientôt entrer en maternelle, boive à une fontaine de l’école Kanatamat Tshitipenitamunu dont l’eau pourrait être trop forte en plomb. « Il peut toujours arriver qu’un petit enfant décide d’aller à l’abreuvoir. On ne peut pas les surveiller tout le temps », souligne-t-elle.

Je trouve que c’est quelque chose d’important à considérer pour la santé de nos jeunes

 

Le plomb est un métal toxique qui, même en petite dose, nuit à la santé. Les jeunes enfants sont particulièrement vulnérables aux dangers du plomb. Une exposition au plomb peut affecter le développement de leur cerveau. Dans des bâtiments comme les écoles, le plomb provient typiquement de vieilles composantes de plomberie ou de soudures, et non pas d’entrées de service.

Évidemment, les problèmes de plomb dans l’eau ne touchent pas seulement les écoles et les garderies autochtones. Au Québec, 3,3 % des analyses effectuées dans 436 établissements entre 2013 et 2016 ont excédé 5 microgrammes/L, selon l’Institut national de santé publique (INSPQ). Ces échantillons ont été prélevés après cinq minutes d’écoulement — un protocole qui, selon l’INSPQ, sous-évalue les évaluations par rapport au protocole d’échantillonnage aléatoire, utilisé par le fédéral dans les réserves en 2017. Ce dernier protocole n’est pas non plus parfait : il peut faillir à détecter la présence de plomb si les échantillons sont prélevés juste après un rinçage.

Notre équipe a tenté d’entrer en contact avec 25 communautés autochtones où des tests ont eu lieu en 2017. Parmi les responsables qui nous ont répondu, certains ne savaient pas si de tels tests avaient été réalisés. D’autres n’étaient pas immédiatement en mesure de retrouver les résultats.

5 microgrammes/L
C’est la limite pour la concentration de plomb dans l’eau établie par Santé Canada.

À l’école Kiwetin de la Première Nation de Timiskaming, en Abitibi-Témiscamingue, tous les robinets et les fontaines ont été testés en 2017, selon Corey Stanger, le directeur des travaux publics de la communauté anichinabée. Il indique qu’un robinet dans une classe et une fontaine d’eau dans un corridor ont affiché des valeurs excédant les lignes directrices de Santé Canada.

M. Stanger explique que les recommandations de SAC étaient de laisser couler les deux robinets pendant cinq minutes chaque matin afin d’évacuer l’eau ayant stagné dans les tuyaux toute la nuit. Des tests réalisés en septembre 2019 ont produit des résultats « satisfaisants », assure le responsable local, mais aucun suivi n’a été effectué en 2020 en raison de la pandémie.

La garderie de la Première Nation de Kebaowek, en Abitibi-Témiscamingue, a également fait l’objet de tests en 2017. Aucun excès de plomb n’a été détecté, mais Terry Perrier, le directeur des travaux publics, rapporte que des concentrations trop élevées de cuivre ont été mesurées. « Certains robinets ne sont pas assez utilisés, dit-il. La solution, c’est que quelqu’un laisse couler l’eau chaque jour. »

Donna Metallic, la directrice médicale de Listuguj, en Gaspésie, confirme que l’école et la garderie de sa communauté faisaient partie des établissements testés en 2017. Selon les résultats qu’elle a transmis à notre équipe d’enquête, 5 des 11 robinets échantillonnés à la garderie affichaient une concentration en plomb de 5 microgrammes/L ou plus. Des excès touchaient notamment une cuisine au sous-sol et une salle de bain au rez-de-chaussée.

De nouveaux tests, en 2018 et en 2019, ont confirmé que les dépassements mesurés au sous-sol persistaient. Roger Metallic, le contrôleur de la qualité de l’eau potable dans la communauté micmaque, a indiqué à notre équipe que des agents de SAC ont recommandé au personnel de la garderie de laisser couler l’eau pour éviter les problèmes de plomb.

Le rinçage, une solution insuffisante

Dans un courriel, SAC assure que, là où des concentrations excédant 5 microgrammes/L ont été mesurées en 2017, les robinets ont été étiquetés comme impropres à la consommation, ou carrément fermés, le temps de rectifier la situation. Des fonctionnaires conseillaient d’abord aux autorités locales de laisser couler l’eau tous les lundis matin.

« Cette seule mesure était, dans plusieurs cas, suffisante pour réduire la concentration de plomb à un niveau acceptable », écrit un porte-parole du ministère. Quand ce n’était pas le cas, explique-t-il, des agents fédéraux étaient disponibles pour aider les communautés à apporter d’autres correctifs, comme l’installation de systèmes de filtration, l’utilisation d’eau embouteillée ou le remplacement de la plomberie.

Dans un article scientifique publié en 2018 au sujet du plomb dans les écoles, la professeure Michèle Prévost, une experte en eau potable à Polytechnique Montréal, et son équipe critiquent la solution consistant à laisser couler l’eau. « En tant que solution à long terme, il n’est pas efficace de faire couler les robinets le matin pour diminuer la concentration de plomb et de cuivre tout au long de la journée », écrivent les chercheurs. Ils notent qu’après 30 minutes de stagnation, la concentration de plomb revient à plus de 45 % de la valeur prise tôt le matin.

« Le rinçage — une fois par semaine, ou même une fois par jour — n’est pas suffisant pour protéger les enfants », répète Mme Prévost en entrevue. Par ailleurs, explique-t-elle, si, pour faire un test de suivi, un échantillon d’eau est prélevé quelques minutes après l’écoulement du robinet, le problème paraîtra réglé, alors qu’il n’en est rien.

Seul un rinçage d’une à deux minutes avant chaque utilisation peut réellement empêcher une exposition au plomb, mais c’est une solution propice aux oublis et à la négligence. Le remplacement de composantes de plomberie, parfois seulement du robinet, est pour sa part une solution efficace. L’utilisation de filtres intégrés aux robinets a également fait ses preuves.

Les données obtenues par notre équipe préoccupent Mme Prévost, car, dans certaines garderies, il est possible que des robinets problématiques servent à préparer du lait en poudre pour les bébés. Si c’est bien le cas, « c’est vraiment indispensable de faire un avis qui demande de ne pas préparer de lait pour nourrissons » avec l’eau de ces robinets, soutient la spécialiste.

Des tests partout au Québec

En 2019, une enquête du Devoir, de l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia et de Global News a montré que la méthode préconisée par Québec pour mesurer le plomb dans l’eau sous-évaluait la concentration véritable. Dans la foulée de ces révélations et d’une enquête de La Presse dans les écoles montréalaises, le gouvernement a annoncé une modification de la méthode d’échantillonnage et un abaissement de la concentration maximale tolérée.

Le gouvernement de François Legault a aussi exigé que toutes les écoles et les garderies de la province mesurent la concentration de plomb dans leur eau potable. Les centres de services scolaires et les responsables des services de garde doivent avoir terminé l’exercice au plus tard le 1er mars de cette année.

Les gestionnaires scolaires doivent par ailleurs mettre en œuvre des mesures correctives précises en fonction des concentrations obtenues. Selon Mme Prévost, le ministère de l’Éducation a envoyé un message très clair pour signifier que, dès qu’une mesure dépasse 5 microgrammes/L, un filtre doit être installé, la plomberie doit être remplacée ou le robinet doit être condamné.

Mme Prévost croit qu’il est essentiel que, dans chaque communauté autochtone, un acteur local, crédible auprès de la population, explique les dangers de l’exposition au plomb. Par ailleurs, il faudrait selon elle que le gouvernement fédéral fournisse des instructions claires aux communautés pour rectifier les excès de plomb. « Choisir la bonne solution, ce n’est pas si évident que ça », dit-elle.

À Matimekosh, Jean-Baptiste Laurent songe maintenant à demander aux fonctionnaires fédéraux de faire de nouveaux échantillonnages dans l’école pour faire le point sur la situation. « C’est sûr que ça allume une lumière », dit-il après s’être replongé dans les résultats de 2017.

Avec Shushan Bacon (APTN), Michael Bramadat-Willcock, Thomas Delbano (Université Concordia) et Declan Keogh (Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia)

Crédits

Équipe d’enquête 

  • Institut du journalisme d’enquête : Lila Maître (stagiaire)
  • Université du Québec à Montréal : Philippe Julien-Bougie, Geneviève Larochelle-Guy, Lila Maître, Bruno Marcotte, Étienne Robidoux (professeurs : Patti Sonntag et Jean-Hugues Roy)
  • Le Devoir : Anabelle Nicoud (cheffe de projet)

Vous pouvez contacter notre équipe en toute confidentialité à l’adresse iij.tips@protonmail.com.

Cliquez ici pour voir la liste de tous ceux qui ont contribué à la série « La promesse de l’eau » et en apprendre davantage sur notre consortium.

Produit par l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université Concordia.



À voir en vidéo