PCU: la galère continue pour des enseignants victimes de vol d’identité

De nombreux enseignants québécois
sont visés par des fraudeurs depuis le
vol des données personnelles de la quasitotalité
d’entre eux.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir De nombreux enseignants québécois sont visés par des fraudeurs depuis le vol des données personnelles de la quasitotalité d’entre eux.

Des enseignants qui ont alerté le gouvernement cet été du vol de leur identité par des fraudeurs de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) reçoivent maintenant des formulaires fiscaux, comme s’ils avaient empoché cet argent. Ils entrevoient encore de longues démarches pour signaler ce problème, qu’ils pensaient réglé.

« C’est ordinaire. On dirait qu’il n’y a pas de cohérence, que Service Canada et l’Agence du revenu du Canada ne se parlent pas », se désole Caroline Mayrand. L’enseignante de musique des Cantons-de-l’Est croyait pourtant que son dossier avait enfin été réglé, après que la découverte de fraudes de prestations gouvernementales à son nom, cet été, l’eut forcée à contacter la police, l’agence d’évaluation de crédit Equifax et le gouvernement fédéral. Un agent de Service Canada lui a ensuite assuré que tout était rentré dans l’ordre.

Or, plus tôt ce mois-ci, voilà qu’elle a reçu du fédéral un formulaire T4E : État des prestations d’assurance-emploi et autres prestations, où il est inscrit qu’elle a reçu 5000$ en PCU et en prestations d’assurance-emploi, qu’elle doit en théorie déclarer à l’impôt. « On dirait que ça ne finit jamais ! », conclut-elle, résignée à devoir de nouveau passer des heures au téléphone pour savoir si elle doit inclure ou non cet avis erroné dans sa déclaration de revenus.

Trois autres enseignants joints par Le Devoir, dimanche, ont confié se poser la même question. La consultation d’un groupe sur Facebook comptant plus de mille membres et réservé aux enseignants victimes de vol d’identité laisse croire que plusieurs d’entre eux ont aussi reçu un formulaire T4E erroné ces dernières semaines.

Enseignants à risque

De nombreux enseignants québécois sont visés par des fraudeurs depuis le vol des données personnelles de la quasi-totalité d’entre eux, a rapporté Le Devoir en août. Dans une lettre envoyée à ses enseignants, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) a reconnu que l’utilisation frauduleuse d’un code d’accès et d’un mot de passe de son système informatique serait à l’origine de la fuite. En novembre, la Division des enquêtes sur la criminalité financière de la Sûreté du Québec a annoncé l’arrestation de trois hommes relativement aux cas de « vols d’identité de personnes œuvrant toutes dans le domaine de l’enseignement ». Selon l’enquête, menée en collaboration avec le MEES, ces individus auraient utilisé sans autorisation un ordinateur, auraient compromis des données de cartes de crédit et auraient commis des vols d’identité et des fraudes, au printemps 2018. Or, la plupart des enseignants consultés par Le Devoir ont, en plus, été victimes du vol de données personnelles chez Desjardins, ce qui rend difficile de savoir avec certitude comment les fraudeurs de la PCU s’y sont pris pour obtenir leurs informations confidentielles.

Pour Francis Giguère, enseignant dans le Nord-du-Québec, les demandes frauduleuses de crédit ont commencé vers 2017, tant auprès de banques que d’entreprises à grande surface. « Depuis, ça n’arrête pas. Tous les six mois, il y a une nouvelle affaire », raconte-t-il.

Je suis choqué, découragé… Je suis vraiment tanné. Ça fait plusieurs années que je subis ça.

En juin dernier, une vérification de routine de Service Canada a permis de déceler une nouvelle tentative de fraude commise en son nom, cette fois auprès du programme d’urgence mis en place durant la pandémie de COVID-19, la PCU. Après qu’il eut fait toutes les démarches auprès de l’institution, on lui a assuré qu’aucune somme n’avait été versée au fraudeur et que son dossier était clos. La réception du formulaire fiscal T4E, la semaine dernière, indique toutefois l’inverse. Le fédéral prétend qu’il aurait reçu 2000 $ de PCU.

« Je suis choqué, découragé… Je suis vraiment tanné. Ça fait plusieurs années que je subis ça. […] Je dois encore rappeler, et c’est fâchant parce qu’ils ne sont ouverts que durant les heures de travail, et j’ai moyennement le temps de m’asseoir et d’avoir trois heures en ligne devant moi pour les joindre », explique M. Giguère.

Enseignante à Marieville, en Montérégie, Caroline Massé-Bouchard a eu la même surprise en apprenant de son comptable que le fédéral considère qu’elle a empoché 2000$ de PCU. Et ce, alors que la découverte d’activités suspectes à son dossier par les fonctionnaires, au printemps, avait permis de bloquer tout envoi d’argent à son fraudeur, lui avait-on assuré. « Je suis chanceuse, puisque je travaille quatre jours par semaine. Mais comment fais-tu quand tu es enseignant à temps plein et que tu dois passer des heures au téléphone pour régler ça ? » se demande-t-elle. Selon tous les intervenants contactés dans le cadre de ce reportage, les démarches auprès de Service Canada prennent habituellement plusieurs heures.

L’Agence du revenu du Canada (ARC) a transmis les questions du Devoir à Emploi et Développement social Canada, le ministère responsable de l’envoi des formulaires T4E. Ce ministère n’était pas en mesure de nous fournir une réponse, dimanche. Il n’était toujours pas clair, au moment où ces lignes étaient écrites, si l’ARC demandait aux victimes de vol d’identité d’inclure dans leur déclaration de revenus les montants de la PCU qu’ils n’ont jamais touchés.

 

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