Les taxis collectifs, l’autre solution pour les banlieues

«Pour aller au centre commercial, il y a trois côtes à monter, un boulevard et une autoroute à traverser, puis 20 minutes de marche, sinon plus. Même pour quelqu’un qui est en forme, ce n’est pas évident», explique Marc-André Careau, résident très impliqué dans le milieu.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Pour aller au centre commercial, il y a trois côtes à monter, un boulevard et une autoroute à traverser, puis 20 minutes de marche, sinon plus. Même pour quelqu’un qui est en forme, ce n’est pas évident», explique Marc-André Careau, résident très impliqué dans le milieu.

Quoi qu’en disent certains, les banlieues ne sont pas toutes assez densément peuplées pour justifier des services comme l’autobus, voire le tramway. Pour les desservir, de plus en plus de villes croient qu’il faut plutôt miser sur un hybride entre le taxi et l’autobus.

Le 1er février dernier, la Ville de Québec dévoilait un ambitieux projet de « Flexibus ». Prévu pour l’automne prochain, ce service consiste en une sorte de taxi sur demande dans lequel plusieurs personnes pourraient monter.

Le véhicule de huit places pourrait conduire une dame âgée dans un supermarché ou encore permettre à des étudiants de se rendre à un arrêt de bus en direction du cégep. Tout cela pour le prix d’un déplacement en transport en commun.

« Il y a des déplacements nombreux à l’intérieur de certaines zones en périphérie qu’on arrive difficilement à capter avec du transport en commun lourd comme on le connaît aujourd’hui », a expliqué le président du Réseau de transport de la capitale (RTC), Rémy Normand, lors de l’annonce.

La formule s’inspire de modèles développés à Sacramento et à Columbus, mais aussi dans de plus petits milieux, comme Belleville, en Ontario, qui compte dix fois moins d’habitants que Québec. L’un des secteurs ciblés pour le projet-pilote est le quartier Montmorency. Situé à Beauport, en bas de la chute Montmorency, ce secteur est coupé du reste de l’arrondissement par une falaise.

Ce n’est pas la première fois qu’on dit qu’on pense aux gens de Montmorency et qu’on va améliorer leurs affaires

 

« Ça ne prend pas nécessairementun gros véhicule pour répondre aux besoins dans le quartier », fait valoir Marc-André Careau, résident très impliqué dans le milieu. Mais les besoins sont grands, selon lui, en particulier dans l’axe est-ouest. « Pour aller au centre commercial, il y a trois côtes à monter, un boulevard et une autoroute à traverser, puis 20 minutes de marche, sinon plus. Même pour quelqu’un qui est en forme, ce n’est pas évident. »

Le seul autobus qui traverse le quartier — le 53 — passe toutes les heures en dehors de l’heure de pointe et emprunte tellement de détours qu’il est souvent plus avantageux de marcher que de monter dedans, soutient le résident de Montmorency. Et ça a déjà été pire : encore tout récemment, le délai entre chaque passage était d’une heure trente.

Bref, le Flexibus est tout indiqué pour le quartier, selon lui. Il y a plusieurs années, raconte-t-il, des représentants du secteur avaient même suggéré à la société de transport de s’inspirer des taxis collectifs du Réseau de transport de Longueuil (RTL). Une suggestion restée sans suite. Au fond, la seule chose qui l’agace, c’est que le RTC ne l’ait pas implanté avant.

Le modèle de Saint-Bruno

 

Le service de taxis collectifs de Longueuil n’est pas sur demande comme la formule du Flexibus. Les véhicules embarquent les passagers sur 13 lignes préétablies, et les trajets et horaires sont déterminés à l’avance comme pour un autobus.

Dans l’arrondissement de Saint-Hubert, par exemple, une ligne assure la desserte de l’École nationale d’aérotechnique, de l’Agence spatiale et de l’aéroport jusqu’au chemin de Chambly.

Mais ce n’est pas tout : le RTL teste depuis novembre 2018 un nouveau service de taxi collectif sur demande dans le secteur de Saint-Bruno. « L’avenir du transport en commun passe par la flexibilité », affirme le président du RTL, Jonathan Tabarah. À Saint-Bruno, les usagers commandent leur taxi au moyen d’une application mobile. Le véhicule vient les chercher quelques minutes plus tard et peut les déposer à différents points de correspondance dans un secteur de 5 kilomètres carrés.

Le chauffeur peut en outre faire monter d’autres usagers sur le chemin et personne ne se gèle les pieds à l’extérieur puisque l’application indique exactement quand le taxi arrivera.

En deux ans, un millier de personnes ont téléchargé l’application, soit près du tiers de la population de la zone. Fort de ce succès, le RTL a décidé d’implanter le service de façon permanente. Pourrait-il être offert ailleurs dans la municipalité ? Possiblement, répond M. Tabarah. « On est en processus d’analyse pour plusieurs autres secteurs, c’est quelque chose qu’on doit explorer. C’est très intéressant. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le secteur du quartier Montmorency est coupé du reste de l’arrondissement par une falaise. Le seul autobus qui traverse le quartier — le 53 — passe toutes les heures en dehors de l’heure de pointe et emprunte plusieurs détours. C’est souvent plus avantageux de marcher.

Fracture générationnelle

 

Malheureusement, la formule ne convient pas à tout le monde. « L’application en soi est déjà un frein pour les gens de Montmorency », fait remarquer Marc-André Careau en parlant notamment des aînés, nombreux dans le quartier. « Ce n’est pas tout le monde qui est branché sur un téléphone intelligent », dit-il.

Questionné à ce sujet, M. Tabarah concède que c’est un « défi ». « Ce qui rend ce service-là rapide et fluide, c’est l’application. Même si on mettait des téléphonistes, ça n’aurait pas le même impact. On détruirait l’objectif même, qui est d’avoir accès à l’horaire en temps réel. »

D’ailleurs à Saint-Bruno, il n’y a pas beaucoup de personnes âgées, et les utilisateurs sont surtout des travailleurs et des étudiants qui se dirigent vers le train de banlieue à destination de Montréal.

À Québec, le projet doit se déployer de façon graduelle dans huit zones, y compris, en plus de Beauport, Notre-Dame-des-Laurentides, Saint-Émile, Lac-Saint-Charles, Wendake, Val-Bélair, Loretteville, Monchâtel, Neufchâtel, Saint-Claude, Beauport-Nord, Montmorency, Courville, Cap-Diamant,Cap-Blanc, l’anse au Foulon ainsi que les villes défusionnées de Saint-Augustin et L’Ancienne-Lorette.

D’ici cinq ans, le RTC pense pouvoir y générer 400 000 déplacements par année. « Vous allez me dire que, sur les 35 millions de déplacements qu’il y a dans le transport en commun chaque année, ce n’est pas beaucoup, fait remarquer le président, Rémy Normand. Mais c’est un service extraordinaire pour les gens de ces secteurs-là. »

Et comment, plaide Marc-André Careau, qui espère que cette fois sera la bonne. « Ce n’est pas la première fois qu’on dit qu’on pense aux gens de Montmorency et qu’on va améliorer leurs affaires. »

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