D'autres regards d'étudiants québécois sur la culture «woke»

Exagère-t-on les tensions à partir de cas isolés des revendications liées au vocabulaire «woke» et intersectionnel ? La liberté pédagogique est-elle vraiment menacée ?
Photo: Getty Images Exagère-t-on les tensions à partir de cas isolés des revendications liées au vocabulaire «woke» et intersectionnel ? La liberté pédagogique est-elle vraiment menacée ?

Les universités québécoises semblent à leur tour s’enfoncer dans les guerres culturelles autour des questions identitaires et égalitaires qui affectent déjà profondément les campus britanniques et américains. Est-ce bien le cas ? Exagère-t-on les tensions à partir de cas isolés des revendications liées au vocabulaire woke et intersectionnel ? La liberté pédagogique est-elle vraiment menacée ? Après la parole donnée la semaine dernière à des étudiants venant surtout de l’Université de Sherbrooke, voici quelques témoignages d’étudiants de quatre universités montréalaises. L’échantillon constitué cette semaine ne prétend pas être représentatif. Les propos recueillis ont été resserrés et comprimés.


 

Lukas Gagnon, 21 ans, bac en droit, UdeM

 

Les tensions idéologiques liées au mouvement woke sont réelles. La faculté de droit est elle aussi affectée par cette nouvelle réalité.

Un de nos professeurs a pris la défense de la liberté pédagogique dans ce contexte et suscité des réactions vives. Des étudiants l’ont décrit comme insensible, ignorant, lui ont reproché d’être un homme blanc privilégié. Ces personnes se revendiquaient de la vertu. J’ai été très surpris. Je croyais que des étudiants pouvaient débattre, surtout dans une faculté de droit. Ce professeur a ensuite inscrit un avertissement dans ses descriptions de cours pour dire qu’il pouvait aborder des sujets sensibles ou blessants pour certaines personnes dans ses cours. Le tollé a repris. La controverse plus générale porte sur la cancel culture et le politically correct. Le plus comique, c’est que les partisans de ces positions, pour la plupart blancs et hétérosexuels, se portent à la défense d’autres personnes qui elles ne sont pas insultées.

L’argument de la vertu devient passe-partout. Je m’explique. J’ai fait un commentaire sur un site numérique de Guy Nantel, quand il était candidat à la chefferie du PQ. Je trouvais que ses propositions pour l’éducation gratuite n’avaient pas de sens. Quelqu’un de la Faculté de droit a vu mon commentaire et m’a reproché d’être un homme blanc privilégié qui n’avait pas conscience des problèmes vécus par le reste de l’humanité. Ce n’est même plus une question de gauche ou de droite. Je me considère de centre droit. J’ai des amis à gauche, très à gauche même, qui déplorent autant que moi la situation et qui défendent autant que moi la liberté d’expression.

 

Phoebe Fisher, 21 ans, bac en histoire et en sociologie, McGill

 

Je suis originaire de l’État de New York. On entend le terme woke pour décrire ce qui se passe sur les campus. On parle aussi d’activisme ou d’engagement.

Être engagé sur un campus veut dire prendre conscience de la communauté qui le forme. D’où les positions antiracistes ou favorables aux droits de la communauté LGBT ou en rapport à l’identité. Dans mes cours en histoire et en sociologie, je n’ai pas assisté à des disputes autour de ces positions ou de controverses liées à ces positions. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discussions et de débats entre des personnes ne partageant pas les mêmes points de vue. Le département d’histoire, qui est quand même assez grand, se concentre sur l’histoire européenne et nord-américaine. Une faible partie du département se consacre aux études africaines, asiatiques ou latino-américaines. Les cours dans ces domaines sont difficiles à trouver et rarement dispensés par des gens originaires des régions concernées.

Tous les professeurs n’ont pas non plus la même habileté pour avertir de contenus pouvant choquer ou blesser, des références aux violences sexuelles perpétrées dans le cadre de guerres par exemple. Ces avertissements, souvent annoncés en début de cours, servent à se préparer émotionnellement. Je crois que l’engagement étudiant est moins fort à McGill que sur les campus américains. Moi-même, je m’implique dans un groupe d’aide aux victimes des violences sexuelles. Il traîne cette idée qu’au Canada tout va bien. En m’installant à Montréal, en parlant à des gens de différentes origines, j’ai bien compris que ce n’est pas le cas.

 

Brian Grindrod, 53 ans, bac en littérature anglaise, Concordia

 

J’ai étudié en administration des affaires à l’Université Concordia à la fin des années 1980. J’ai ensuite travaillé au Casino de Montréal et fondé la librairie Omnibus spécialisée en bédé. Je suis devenu préposé aux bénéficiaires l’an dernier.

En 2015, comme j’aime écrire et lire, comme je m’ennuyais, j’ai décidé de me réinscrire à l’université pour mon épanouissement intellectuel. Il y a trente ans on voyait déjà les signes du mouvement woke. Je me rappelle que des féministes voulaient changer le titre du Master’s degree pour Mistress degree. Je constate que les idées pour sauver l’humanité, la planète, bien nobles au fond, ont pris une ampleur démesurée. On nous enseigne que tous les Blancs sont méchants et privilégiés, que tous les hommes sont misogynes. Des étudiants en désaccord n’osent pas critiquer de telles opinions.

Je pensais que l’université était un lieu pour débattre et confronter les opinions. Ce n’est pas le cas. Ça rend le climat malsain. Dans un cours récent sur la magie dans l’histoire de la littérature anglaise, les débats étaient toujours ramenés sur l’homosexualité, le féminisme, le racisme. On cherchait des poux partout, comme disait ma mère, pour faire de la controverse. Je me demandais souvent si la classe lisait les mêmes œuvres que moi. Je ne comprends pas non plus pourquoi des étudiants payent pour se faire censurer et endoctriner dans certains cours. Le wokisme est américain. Montréal n’est pas Baltimore. Le Québec, ce n’est pas l’Alabama. Le Canada, ce n’est pas les États-Unis. Pourquoi s’entête-t-on à s’approprier la culture américaine pour se définir ?

 

Charlotte (nom d’emprunt), 28 ans, maîtrise en littérature, UQAM

 

Il n’y a pas un seul courant à considérer pour comprendre certaines revendications à l’université. Les médias mettent l’accent sur les réactions les plus fortes, peut-être avec raison, parfois sans raison.

Ces réactions critiquent les cours offerts ou pas, la manière de les enseigner, mais je ne les rattacherais pas à une théorie ou à une idéologie. J’observe surtout une volonté de diversifier l’offre des cours, ce qui entraîne des tensions qui peuvent être relayées dans les médias. Les controverses autour du vocabulaire viennent aussi des auteurs choisis. Il y a une revendication pour faire de la place à des personnes racisées, à plus de femmes. Je suis féministe, j’appuie les luttes antiracistes. Je ne me revendique pas nécessairement d’un mouvement. Par contre, je suis tout à fait d’accord avec la revendication de rendre l’éducation plus collaborative, entre les professeurs et les étudiants, en évitant la confrontation.

En ce moment, je crois que les administrations des universités délaissent leurs responsabilités à la fois par rapport à l’offre de cours et à leurs employés qui ne sont pas appuyés pour être formés aux nouvelles réalités. Les personnes qu’on attaque sont d’ailleurs souvent des chargées de cours qui occupent des emplois précaires. Les départements sont encore très blancs. Les programmes ghettoïsent encore certaines matières. Ce n’est pas un problème propre à mon département, même si dans les études littéraires comme en philosophie ou en sciences politiques, on réfléchit à ces questions. J’ai pu voir de petits accrochages dans certains cours, mais le dialogue se poursuit.



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