Porter un autre regard sur le vieillissement

Pascaline David
Collaboration spéciale
Selon la professeure Michèle Charpentier, la COVID-19 a exacerbé la tendance à percevoir la vieillesse uniquement à travers le prisme des soins, de la dépendance et de la vulnérabilité physique.
Photo: Rene Böhmer / Unsplash Selon la professeure Michèle Charpentier, la COVID-19 a exacerbé la tendance à percevoir la vieillesse uniquement à travers le prisme des soins, de la dépendance et de la vulnérabilité physique.

Ce texte fait partie du cahier spécial Bien vieillir

Reconnaître les personnes âgées comme des citoyennes à part entière, capables de moduler leur vie et de prendre part aux services qui les concernent. Telle est la mission de la Chaire de recherche sur le vieillissement et la diversité citoyenne de l’UQAM, dont les chercheurs interdisciplinaires s’intéressent à toutes les dimensions de vie des aînés.

« Il faut changer le regard que l’on porte sur le vieillissement et les personnes âgées, lance d’emblée Michèle Charpentier, titulaire de la Chaire de recherche sur le vieillissement et la diversité citoyenne et professeure à l’École de travail social de l’UQAM. La façon dont on voit l’autre va complètement teinter notre manière d’interagir. » Pour la chercheuse, la COVID-19 a exacerbé la tendance à percevoir la vieillesse uniquement à travers le prisme des soins, de la dépendance et de la vulnérabilité physique.

« Quand on ne voit pas les gens dans l’entièreté de leurs réalités, on entretient une peur du vieillissement et on est convaincu que c’est un problème, ajoute-t-elle. Or, ce n’est pas le cas : vieillir est un phénomène évolutif dynamique normal dans lequel il y a des inégalités dont il faut se préoccuper. »

Tenir compte des différences

Pour Michèle Charpentier, il est nécessaire de ne pas considérer les personnes âgées comme un bloc monolithique, bien que beaucoup d’entre elles vivent actuellement une crise liée à la COVID-19. Pour se départir des approches désuètes centrées sur les dimensions médicales et économiques du vieillissement, il faut connaître la diversité des expériences et des réalités des personnes.

À Montréal, 40 % des personnes âgées sont nées à l’extérieur du pays. « Il est impensable d’avoir les mêmes pratiques d’intervention auprès de personnes provenant de communautés juives, chinoises ou libanaises : les différences ethnoculturelles et linguistiques sont trop importantes », dit-elle.

Le genre et l’orientation sexuelle sont tout aussi fondamentaux à étudier et à prendre en compte, selon Mme Charpentier. La Chaire comprend également des membres du Département de sexologie. « Le besoin de toucher, de tendresse, de sexualité est parfois très présent, souligne la chercheuse. Certaines personnes âgées ne veulent pas renoncer à l’amour, elles ont besoin de faire des rencontres et de partager une sexualité. »

Vivre seul

Actuellement, les Centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) accueillent seulement 3 % des personnes âgées du Québec. Celles-ci sont ainsi bien plus nombreuses à vivre seules, alors qu’elles représentent un tiers des aînés québécois. Michèle Charpentier vient justement de terminer une étude sur ce phénomène. Elle est allée, avec son équipe, à la rencontre de gens vivant à domicile pour comprendre comment ils s’occupent, s’ils sont vraiment isolés, s’ils ont une vie sociale et quelles stratégies ils développent face à la solitude.

Quand on ne voit pas les gens dans l’entièreté de leurs réalités, on entretient une peur du vieillissement et on est convaincu que c’est un problème

 

Cette nouvelle perspective apporte de nombreuses réponses sur le quotidien des personnes âgées. Certains développent des stratégies pour faire leurs courses ou se retrouver dans des cafés, par exemple. « On a vu des gens qui apprécient ce temps solitaire, car ils ont leur propre horaire et apprécient cette liberté, raconte-t-elle. Leurs amitiés sont également très précieuses, même si elles sont rendues plus difficiles à entretenir avec la pandémie. »

Lorsque vient le temps de partir en CHSLD, les personnes sont « placées » dans un milieu de vie qu’elles n’ont pas choisi, par manque de place. Dès lors, elles passeront chaque heure de chaque jour dans un endroit où elles n’ont pas décidé d’aller. Une situation invraisemblable et violente, affirme Mme Charpentier. « Certains préfèrent aussi aller en centre d’hébergement plutôt que de rester seuls, car leur logement n’est plus adapté par exemple », dit-elle. Rester à domicile à tout prix n’est donc pas la solution qui convient à tout le monde.

Thérapies connexes

La Chaire se penche aussi sur des pratiques « alternatives » pour améliorer et enrichir la vie des personnes âgées comme la musicothérapie, l’art-thérapie ou encore la zoothérapie.

Mme Charpentier a d’ailleurs dirigé un étudiant en travail social à la maîtrise qui a développé un projet d’hortithérapie en CHSLD auprès de gens qui montraient des signes de dépression, notamment. « Juste le fait de mettre les mains dans la terre, de voir la bouture évoluer, a fait du bien et a permis de créer des liens », explique-t-elle. Les participants ont même pu récolter des fonds grâce à la vente de leurs boutures à Noël, ce qui a permis d’investir dans d’autres activités.

Des étudiants en art ont également monté un projet de crochet auprès de dames ayant des difficultés cognitives. La gestuelle du crochet est si ancrée que les participantes, d’ordinaire confuses, s’y sont adonnées avec plaisir et se rappelaient les mouvements.

Michèle Charpentier le répète, les aînés sont encore des citoyens qui ont leur place et un rôle dans la société. Ce sont les mieux placés pour donner leurs points de vue sur les services dont ils peuvent bénéficier, et leurs besoins sont aussi diversifiés que leurs parcours de vie.

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