Alzheimer: on (re)connaît la chanson

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
Marta C. González, atteinte de la maladie d’Alzheimer, a soudainement recouvré la mémoire de ses années de gloire en tant que ballerine en écoutant Le lac des cygnes de Tchaïkovski. La vidéo filmée par une association espagnole est devenue virale sur les réseaux sociaux l’automne dernier.
Photo: YouTube / Música para Despertar Marta C. González, atteinte de la maladie d’Alzheimer, a soudainement recouvré la mémoire de ses années de gloire en tant que ballerine en écoutant Le lac des cygnes de Tchaïkovski. La vidéo filmée par une association espagnole est devenue virale sur les réseaux sociaux l’automne dernier.

Ce texte fait partie du cahier spécial Bien vieillir

Malgré les pertes de mémoire, malgré les difficultés à parler, les personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer se souviennent parfois des mélodies, des paroles de chansons, et s’animent lorsqu’elles écoutent de la musique. Si l’explication fascine mais reste à définir, le plaisir, lui, reste.

Les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer présentent des troubles de mémoires importants, qui s’aggravent au fil du temps. Pourtant, même après avoir pratiquement perdu l’usage de la parole, beaucoup continuent à pouvoir fredonner ou chanter, et à apprécier la musique. « C’est étonnant, si on tient compte du fait que la maladie d’Alzheimer atteint plusieurs zones cérébrales et que la capacité de perception et de l’expression musicale dépend de certaines zones spécifiques, dont les zones temporales », observe Lise Gagnon, professeure au Département de psychologie de l’Université de Sherbrooke et chercheuse titulaire au Centre de recherche sur le vieillissement de l’Institut de gériatrie de Sherbrooke.

La clinicienne chercheuse a décidé de mesurer, au-delà des observations anecdotiques, la perception et l’expression musicale chez les patients alzheimer. Ainsi, malgré tout, les malades semblaient préserver des habiletés musicales de base, chez les musiciens comme chez les non-musiciens : perceptions des différences de hauteur, du rythme et des émotions qu’évoque la musique. Certains éléments harmoniques seraient en contrepartie moins bien conservés.

Les patients atteints d’alzheimer sont ainsi souvent capables de chanter des airs, de se souvenir des paroles. « C’est lié à la mémoire procédurale, la dernière touchée par la maladie », avance Mme Gagnon. Cette mémoire fait référence à tout ce qui est automatisé, comme faire du vélo.

Une autre piste d’explication serait que les régions importantes pour la mémoire de soi sont préservées lors de la maladie, et « que  les régions qui permettent de raviver les mémoires musicales sont liées à soi », explique Isabelle Peretz, professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal et spécialiste du cerveau musical. Et ce n’est pas n’importe quelle musique qui ravive les souvenirs, mais « la musique dont on se souvient le mieux, celle de nos 20 ans. C’est une musique qui marche à tout coup parce que c’est lié à plein de souvenirs, au sens de l’identité qu’on a de soi », précise-t-elle.

Le plaisir avant tout

Il est donc intéressant d’utiliser la musique comme outil clinique d’intervention, que ce soit pour expérimenter une forme de réminiscence ou apporter un mieux-être chez les patients alzheimer. L’utilisation pour raviver des souvenirs demande en revanche des connaissances cliniques assez approfondies. « L’erreur qu’on fait, c’est peut-être de trop vouloir que le patient se souvienne du titre de la chanson, ou d’un souvenir rattaché au morceau. Ça peut créer une angoisse », précise Mme Gagnon.

Au-delà de l’utilité fonctionnelle reste donc le plaisir. « Même si les habiletés étaient touchées, les patients tiraient profit du plaisir qu’apportait la musique », souligne Mme Gagnon. La science a en effet démontré que la musique stimulait les mêmes régions du cerveau associées au plaisir que le chocolat ou le sexe.

La musique ne guérit pas l’alzheimer. Mais elle apporte un moment de bonheur et de bien-être, et ça, c’est essentiel.

Si on en sait peu sur les possibilités réelles de récupération cognitive, le plaisir d’écouter de la musique reste bénéfique pour ces patients. La professeure Peretz abonde dans le même sens : « Avant tout, pour moi, l’important c’est le plaisir. Le plaisir de retrouver son identité, de communiquer, de s’exprimer alors qu’ils sont isolés. »

La musique pour communiquer

Le fait de chanter avec d’autres personnes est positif : la synchronicité vécue a des effets marqués sur la communication, la socialisation et l’altruisme. « Ce sont des choses démontrées chez les personnes sans trouble cognitif, mais on peut penser que c’est la même chose chez les personnes alzheimer », nuance Mme Gagnon. Une fois l’écoute terminée, l’effet peut même perdurer quelques instants. Voir un proche atteint d’alzheimer s’animer et retrouver une partie de soi est certainement enivrant pour les familles. « Ça devient une façon de communiquer qui semble beaucoup plus difficile autrement », raconte Mme Gagnon.

La mise en contact avec quelque chose de familier est très sécurisante pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Pour contrer la perte de repère, on a besoin d’établir des routines, et le contact avec des éléments familiers (comme la musique) y contribue. La musique n’est pas le seul outil de thérapie qui aide en ce sens, mais elle est particulièrement efficace pour créer un chemin.

« La musique ne guérit pas l’alzheimer. Mais elle apporte un moment de bonheur et de bien-être, et ça, c’est essentiel », rappelle Mme Peretz. Et assez extraordinaire pour un traitement non pharmaceutique.

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