Les nouveaux visages du chantier naval de L’Isle-aux-Coudres

Mahmoud Zina (à gauche) et Mohamed Ksida (à droite) au chantier naval de L’Isle-aux-Coudres
Photo: Jean-Louis Bordeleau Le Devoir Mahmoud Zina (à gauche) et Mohamed Ksida (à droite) au chantier naval de L’Isle-aux-Coudres

« Eh ! mon ami, ça va ? » À travers le chahut du chantier naval de L’Isle-aux-Coudres, Mohamed Ksida salue ses collègues avec entrain. Débarqué dans Charlevoix début janvier, le Tunisien semble déjà faire partie de la famille. « Je pouvais nommer le nom de tous mes collègues après 15 jours de travail, même pas. »

Il fait surtout partie de la première cohorte de neuf travailleurs étrangers du Groupe Océan. Comme tant d’autres, l’entreprise est incapable de trouver au Québec tous les ouvriers dont elle a besoin. L’organisation a le vent dans les voiles et le recrutement à l’international apparaît comme la seule avenue pour maintenir le rythme de croisière.

La pandémie aura beau ralentir l’entrée au pays des Maghrébins, leur prise en charge est presque complète.

D’abord, le Groupe Océan se charge de remplir tous les papiers d’immigrations, de payer les premières factures et d’inscrire les enfants à la garderie ou à l’école. Ensuite, puisque les logements se font rares dans la région, l’employeur installe durant un mois les nouveaux arrivants dans un ancien couvent, le temps qu’ils se trouvent un endroit à eux. « J’ai eu la chance de pouvoir louer une maison à La Malbaie », se souvient Mahmoud Zina, un autre Tunisien arrivé en octobre. « Mais ils m’ont dit non, ne fais pas ça. Loue plutôt à Baie-Saint-Paul. Ils m’ont dit qu’à Baie-Saint-Paul, il y a plus d’activités, plus de gens, plus de bars. Alors, c’est là que je me suis installé. »

Des Charlevoisiens organisent aussi une collecte de vêtement d’hiver pour que leurs nouveaux voisins bravent l’hiver. « J’ai tout trouvé le premier jour. Douze valises pleines de choses ! C’est superbe, ça », s’exclame Mohamed Ksida.

L’intégration, « c’est beaucoup, beaucoup de travail », soupèse Claude Santerre, un des responsables du recrutement international. C’est d’ailleurs lui qui pilote le programme de parrainage de l’entreprise. Chaque nouvel arrivant est jumelé à un travailleur de l’endroit, au cas où il aurait des questions. « Ce qu’on veut, c’est qu’ils se sentent le plus à l’aise possible. »

Pionnier de l’immigration musulmane dans Charlevoix, Mohamed Ksida ne voit presque pas d’inconvénients à son nouveau chez-soi. « Je dois aller à Québec pour acheter la viande halal », se contente-t-il de dire. Par ailleurs, il confie restreindre « pour l’instant » ses prières à sa maison. « Dès le début, c’est quelque chose de bizarre pour les gens ici. Je crois qu’ils doivent d’abord se faire une idée sur notre religion pour faciliter notre communication. »

Ne pas manquer le bateau

Ce dernier se considère chanceux d’avoir été sélectionné, car « tous les gens en Tunisie veulent venir au Canada ».

D’autres compatriotes pourraient le suivre dans les années à venir, car des dizaines, voire des centaines de postes sont à pourvoir dans la région. Or, il ne suffit pas de cumuler des années d’expérience en soudure pour pouvoir travailler sur les coques de bateaux. « On a passé au moins 80 entrevues, la moitié au Maroc et l’autre moitié en Tunisie », raconte Claude Santerre. « On veut des compétences, mais on veut quand même des gens qui veulent travailler pour nous avec une bonne attitude. Je pense que c’est encore plus important. Certains avaient moins de compétence, d’autres n’avaient pas le même parcours, mais ça ne pesait pas tant dans la balance, parce qu’on être capable de former les gens ici. » Leur français, même chancelant, permet aussi une intégration rapide au rythme de travail.

Pour l’heure, la communauté arabophone de Charlevoix compte bien peu de représentants. « Des fois, les gens pensent que je suis espagnol », de dire Mahmoud Zina en souriant. Mais ces nouveaux visages attirent curiosité et sympathie. « J’ai une voisine qui me donne des muffins », raconte-t-il en anecdote.

La femme de Mohamed Ksida travaille à l’hôpital de Baie-Saint-Paul et son fils rêve déjà de devenir le meilleur buteur au soccer de Charlevoix. C’est dire qu’il ne se voit pas quitter la région de sitôt. « Je veux passer ma retraite ici ! »

Ce nouveau chapitre de leur vie correspond à la toute dernière page de l’histoire navale de L’Isle-aux-Coudres. On y bâtit des navires depuis le début du XIXe siècle.

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