Mike Ward joue sa dernière chance en Cour suprême

En se tournant vers la Cour suprême, Mike Ward joue sa dernière chance de faire infirmer la décision du Tribunal des droits de la personne, qui l’a condamné en 2016 à verser 35 000$ en dommages moraux et punitifs à Jérémy Gabriel — et 7000$ à la mère de celui-ci — pour avoir tenu des propos discriminatoires à son endroit.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne En se tournant vers la Cour suprême, Mike Ward joue sa dernière chance de faire infirmer la décision du Tribunal des droits de la personne, qui l’a condamné en 2016 à verser 35 000$ en dommages moraux et punitifs à Jérémy Gabriel — et 7000$ à la mère de celui-ci — pour avoir tenu des propos discriminatoires à son endroit.

Une blague sur une personne handicapée peut-elle être jugée discriminatoire ? C’est au tour de la Cour suprême du Canada de se pencher sur la question au cœur de la cause de l’humoriste Mike Ward, entendue lundi. Dans cette affaire, deux valeurs fondamentales s’opposent : le droit à la liberté d’expression et le droit à la dignité.

« On va créer un effet de frilosité, les gens ne diront plus rien, […] la liberté d’expression sera restreinte », a plaidé l’avocat de Mark Ward, Julius Grey, qui a pris la parole en premier devant les neuf juges du plus haut tribunal du pays, souhaitant les convaincre de ne pas en arriver à la même conclusion que la Cour d’appel du Québec. « La notion même de spectacle d’humour sera remise en question, [car] qui va s’y risquer ? » a-t-il insisté.

En se tournant vers la Cour suprême, Mike Ward joue sa dernière chance de faire infirmer la décision du Tribunal des droits de la personne, qui l’a condamné en 2016 à verser 35 000 $ en dommages moraux et punitifs à Jérémy Gabriel — et 7000 $ à la mère de celui-ci — pour avoir tenu des propos discriminatoires à son endroit sur la base de son handicap.

Le jeune chanteur, aujourd’hui âgé de 24 ans, souffre du syndrome de Treacher Collins, qui se caractérise par des déformations à la tête et une surdité sévère. Dans un des numéros de son spectacle présenté quelque 230 fois entre 2010 et 2013, Mike Ward se moque de l’appareil auditif ainsi que des prestations de Jérémy Gabriel devant Céline Dion et le pape Benoît XVI, en 2006. Dans ce même numéro, l’humoriste qualifie « le petit Jérémy » de « laitte » et de « pas tuable ».

Mike Ward a cherché une première fois en 2019 à faire infirmer la décision du Tribunal, mais la Cour d’appel a également exigé qu’il paye les 35 000 $ à Jérémy Gabriel. Elle l’a toutefois libéré de l’obligation de verser 7000 $ à sa mère.

Aux yeux de Me Grey, M. Ward s’est simplement prévalu de son droit à la liberté d’expression et à la liberté artistique en décidant de faire des blagues sur Jérémy Gabriel. Il assure même qu’il a ciblé celui-ci non pas en raison de son handicap, mais de sa notoriété. Poussant son argumentaire, il a indiqué que l’humoriste l’a traité de « façon égalitaire » puisqu’il riait de lui de la même manière qu’il riait d’autres personnalités dans son spectacle.

Un argument qui a fait sourciller plus d’un juge dans la salle. « Allons donc ! » l’a interrompu un premier. « N’allez pas si loin. […] [Mike Ward] n’est pas un héros », a répliqué un deuxième.

Me Julius Grey a finalement fait valoir qu’aucune preuve n’avait montré « l’effet préjudiciable » des blagues de Mike Ward sur Jérémy Gabriel, puisque la carrière du jeune chanteur n’a pas été affectée et qu’il n’a pas été privé d’un service ou d’un droit. « Il n’existe pas un droit de ne pas être offensé », a insisté l’avocat, y voyant davantage une « blessure d’ego » qu’une discrimination.

Dignité

Du côté adverse, l’avocate de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a appelé à ne pas banaliser les impacts des moqueries sur Jérémy Gabriel, qui n’était qu’un adolescent au moment des faits. « Il a eu à composer avec des idées suicidaires, il s’est fait moquer et intimider à l’école. […] Il a eu à composer avec la détresse de ses parents aussi. C’est énormément de conséquences », a plaidé Me Stéphanie Fournier.

En étant traité « différemment », comme une « personne de moindre valeur, parce qu’il est handicapé », le jeune chanteur n’a pas eu droit à la « sauvegarde de sa dignité », selon elle. « Mike Ward avait le droit de rire de Jérémy Gabriel, mais il n’avait pas le droit de l’humilier et de le dénigrer sur la base de son handicap. C’était la limite à ne pas franchir », a insisté Me Fournier.

Mike Ward avait le droit de rire de Jérémy Gabriel, mais il n’avait pas le droit de l’humilier et de le dénigrer sur la base de son handicap

 

L’avocat de Jérémy Gabriel est allé dans le même sens. « Nous ne croyons pas qu’au nom de la liberté d’expression, on puisse aller jusqu’à marchander la dignité des personnes humaines sur la place publique, qu’on puisse aller jusqu’à se permettre de détruire un enfant ou un adolescent en plein développement. »

« Quelle est la ligne à ne pas franchir ? Le terrain de jeu de l’humoriste doit être le plus vaste possible », a plaidé pour sa part Me Walid Hijazi, au nom des professionnels de l’industrie de l’humour, rappelant qu’il est normal que les humoristes repoussent continuellement les limites du politiquement correct et du socialement acceptable.

Après ces trois heures de débat pointu, les neuf juges ont pris la cause en délibéré et la décision devrait être connue dans les prochains mois.

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