Inconduites sexuelles: entre les lignes des notes d’excuses sur les réseaux sociaux

Le Québec médiatico-culturel aura ainsi vu réapparaître au cours des derniers mois, au moyen de mises à jour personnelles publiées sur Facebook et Instagram, quelques-unes des figures emportées par la vague de dénonciations de l’été 2020.
Photo: iStock Le Québec médiatico-culturel aura ainsi vu réapparaître au cours des derniers mois, au moyen de mises à jour personnelles publiées sur Facebook et Instagram, quelques-unes des figures emportées par la vague de dénonciations de l’été 2020.

Il en était ainsi dans l’ancien monde : une personnalité publique faisant face à des allégations d’inconduites diverses devait s’expliquer lors d’une conférence de presse, d’un talk-show, voire d’un discours à la nation (dans le cas de Bill Clinton et de l’affaire Lewinsky). Un exercice de repentance sous la lumière des projecteurs que le triomphe des réseaux sociaux faisait tomber en désuétude.

Le Québec médiatico-culturel aura ainsi vu réapparaître au cours des derniers mois, au moyen de mises à jour personnelles publiées sur Facebook et Instagram, quelques-unes des figures emportées par la vague de dénonciations de l’été 2020. C’était d’abord Maripier Morin en octobre, puis Julien Lacroix en janvier. Bien qu’il ne soit pas ici question d’inconduites sexuelles, le chanteur américain Justin Timberlake offrait vendredi ses excuses à Britney Spears (ainsi qu’à Janet Jackson), après que le documentaire Framing Britney Spears eut montré à quel point il avait diabolisé son ancienne compagne. Que se trame-t-il entre les lignes de ces lettres ?

« Pour que des excuses soient réussies, elles doivent être absolument authentiques », souligne la stratège en communications Martine St-Victor. « Et puisque ces excuses sont aujourd’hui souvent faites par l’application Notes de nos téléphones, elles peuvent d’emblée donner l’impression d’une plus grande proximité, d’une plus grande authenticité. On sent que c’est la personne qui nous parle, qu’elle le fait directement, que ce n’est pas passé par un bureau de communi- cation », même si c’est parfois néanmoins le cas, s’empresse-t-elle de préciser.

Pour la fondatrice du groupe Milagro Atelier de relations publiques, un message publié sur les réseaux sociaux est d’abord et avant tout un outil précieux permettant à une vedette de mesurer sa cote d’amour. « La différence entre le communiqué de presse et les réseaux sociaux, c’est que, sur les réseaux sociaux, tu peux lire les commentaires et voir tout de suite que, par exemple, 30 % des personnes te pardonnent déjà. Tu peux avoir un feedback immédiat et savoir comment préparer l’étape deux. »

Parce que, pour Martine St-Victor, il n’y a aucun doute : « La personne qui s’exprime publiquement de cette manière, même si elle dit le contraire, commence à tâter le terrain. Que ce soit une campagne électorale, un disque, un spectacle, elle aura quelque chose à vendre, dans un, deux ou trois mois. »

En décembre dernier, Québecor Contenu et Pixcom confirmaient que Maripier Morin conservait son rôle dans la série La faille, moins de deux mois après la mise en ligne de sa publication dans laquelle elle confessait des « habitudes de vie qui ne reflètent pas la personne que je veux être ».

Le même shampooing

Mais existe-t-il un bon moment pour présenter un message du genre ? « J’en suis encore à la même bouteille de shampooing que lorsque les allégations au sujet de cette personne ont été révélées » : telle est la formule désormais consacrée employée par ceux et celles pour qui une personnalité publique effectuant un retour aurait dû passer encore plus de temps en silence.

« C’est de bonnes excuses, Julien, mais il manque des mots dans tes excuses : viols, violences physiques, violences sexuelles, violences psychologiques, agressions, harcèlement », écrivait l’humoriste Rosalie Vaillancourt sur Instagram, au sujet du long message de Lacroix. En juillet dernier, elle témoignait aux côtés des neuf femmes ayant raconté au Devoir avoir été victimes d’agressions ou d’inconduites sexuelles de la part de son ancien collègue.

Faire des excuses, ce n’est pas dire “Je m’excuse si je vous ai blessés.” C’est dire : “Je m’excuse de vous avoir blessés.”

Il est essentiel, pour s’engager dans une démarche réellement réparatrice, de faire part aux victimes de ses intentions de publier un tel message, voire de demander leur consentement, pense Juliette Bélanger-Charpentier. « Faire ce genre d’excuses là sans en parler aux victimes, ça démontre un grand manque de considérations », dit, sans parler d’un cas en particulier, l’étudiante en victimologie et criminologie, qui vulgarise régulièrement ces sujets sur Instagram. « Ça s’inscrirait dans une dynamique de pouvoir déjà asymétrique qu’une personne dénoncée exige d’une victime qu’elle fasse partie de son processus de réparation ou de retour à la vie publique. »

« Faire des excuses, ce n’est pas dire “Je m’excuse si je vous ai blessés.” C’est dire : “Je m’excuse de vous avoir blessés”, ajoute Martine St-Victor. Il faut reconnaître en entier la faute et parler de la victime, dire : “J’ai contacté cette personne, je lui ai présenté mes excuses.” Il faut aussi dire ce qu’on entend faire pour réparer le tort qu’on a causé. »

Les commentaires positifs que génèrent ces actes de contrition 2.0 peuvent par ailleurs être porteurs de « victimisation secondaire », un terme désignant les réactions qui, sans forcément viser à blesser une personne victime, peuvent raviver certaines douleurs. « Comme nous tous, les personnes victimes fréquentent les réseaux sociaux, rappelle Juliette Bélanger-Charpentier, et voir qu’on félicite la personne qu’elles ont dénoncée, ça peut contribuer à un stress post-traumatique, et décourager d’autres personnes qui auraient envie de dénoncer. »

Réussir ses excuses

« L’intoxication volontaire n’excuse aucun geste, je crois néanmoins qu’il serait trop facile de balayer cet aspect du revers de la main et d’ignorer le sujet », écrivait Julien Lacroix en janvier, en évoquant ses problèmes d’alcool et de drogue. Mais l’alcoolisme ou la toxicomanie ne sont pas synonymes d’inconduites sexuelles, souligne l’autrice Cristina Moscini, dont l’écriture s’est souvent abreuvée à sa propre expérience de la dépendance.

« Ce qu’on comprend, dans bien des cas auxquels on assiste, ajoute-t-elle, c’est que ces gens-là ont été alertés à propos de leurs problèmes à plusieurs reprises et qu’ils n’ont admis qu’ils avaient un problème qu’une fois qu’ils ont été dénoncés. Ça m’apparaît hypocrite, surtout si, à l’avenir, ces personnes ne s’engagent pas dans une réelle démarche en s’impliquant auprès de groupes de soutien aux personnes dépendantes. » Elle y voit aussi un risque de stigmatisation pour « toutes ces personnes toxicomanes ou alcooliques qui n’ont jamais franchi la ligne d’un comportement aussi grave ».

Quant aux médias, devraient-ils relayer ces messages, surtout lorsque ceux ou celles qui les signent refusent d’accorder des entrevues et de s’expliquer davantage ? « Oui, mais à la condition que les médias continuent de donner aussi une tribune aux personnes qui dénoncent », répond Martine St-Victor.

Comment mesurer le succès de pareilles déclarations ? Juliette Bélanger-Charpentier propose en exemple de réussite le cas d’Alex Nevsky et Stéphanie Boulay, qui publiaient en décembre un même texte sur leurs comptes Instagram respectifs. « Depuis les événements de juillet dernier […], nous avons décidé de tenter de défaire les nœuds, d’apaiser les blessures et les non-dits et d’entreprendre, ensemble, une démarche réparatrice », écrivaient-ils.

Mais en général, conclut Martine St-Victor, ce qui détermine pour la suite des choses la possibilité d’un retour à la vie publique pour une personne dénoncée, « c’est terrible, mais ça se résume à : “Est-ce que le grand public a plus d’empathie et de sympathie pour la personne dénoncée ou pour la ou les victimes ?”»

Avec Jasmine Legendre

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