Les doutes des familles du CHSLD Herron sur l'enquête du coroner

Des gerbes de fleurs ont été déposées devant le CHSLD Herron à Dorval. Le centre d'hébergement de soins de longue durée pour les personnes âgées a connu un nombre record de 31 décès sur 150 résidents lors de la première vague de COVID-19. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Des gerbes de fleurs ont été déposées devant le CHSLD Herron à Dorval. Le centre d'hébergement de soins de longue durée pour les personnes âgées a connu un nombre record de 31 décès sur 150 résidents lors de la première vague de COVID-19. 

Des proches de résidents du CHSLD Herron décédés durant le chaos de la première vague de la COVID-19 doutent que l’enquête publique du coroner, qui commence lundi, révèle les réelles causes des décès survenus et détermine les véritables responsables de cette tragédie.

« Est-ce que mon père est mort de la COVID-19 ? De négligence ? Les deux ? On ne sait pas », laisse tomber Moira Davis, jointe à sa résidence de Creighton, en Saskatchewan. D’emblée, elle dit ne pas avoir confiance dans le gouvernement québécois ni en son coroner, pour faire la lumière sur la mort de son père, Stanley E. Pinnell, l’un des 38 résidents de Herron décédés en mars et avril 2020.

Elle décrit dans le détail l’horreur qu’elle a vécue, au tournant du mois d’avril dernier, alors que ni son père, handicapé et en perte d’autonomie, ni aucun employé du CHSLD privé de Dorval ne répondait à ses nombreux appels. « Je ne savais plus qui appeler ! » se remémore-t-elle. Ce n’est que plus tard, et par les journaux, qu’elle comprendra l’ampleur de la désorganisation qui régnait alors.

Un médecin lui a finalement appris le 7 avril que son père était suspecté d’avoir contracté la COVID-19, puisque « tout le monde était atteint ». Moins de 24 heures plus tard, il perdait la vie. À ce jour, Mme Davis n’a jamais eu la confirmation qu’il avait bel et bien été infecté par le coronavirus ni que c’est cela qui l’a emporté, plutôt qu’un manque de soins dans la panique de l’éclosion.

Est-ce que mon père est mort de la COVID-19 ? De négligence ? Les deux ? On ne sait pas.   

 

On peut s’imaginer le chaos des couloirs de Herron lors des derniers jours de M. Pinnell à la lecture d’un rapport d’enquête du ministère de la Santé et des Services sociaux, publié en juin. Le 29 mars, lorsque des employés du réseau public se sont présentés pour la première fois à Herron, ils ont découvert avec stupeur que seuls trois employés étaient au travail, les autres ayant déserté les lieux après avoir eu des contacts avec des résidents infectés. Une odeur nauséabonde d’urine et de selles flottait dans les couloirs, des résidents étaient souillés dans leurs excréments, et plusieurs étaient affamés et assoiffés, la peau et les lèvres sèches. L’administration était désorganisée, et il n’y avait pas d’équipement de protection individuelle.

Scepticisme

« J’ai beaucoup, beaucoup de questions. Et j’ignore si elles seront examinées par le coroner, explique Moira Davis au Devoir, en anglais. Pourquoi personne n’a rien fait ? Pourquoi personne n’a appelé le 911 ? […] Ne vous méprenez pas : les propriétaires de Herron nous doivent beaucoup de réponses. Mais le CIUSSS également, tout comme le gouvernement du Québec. Et je ne crois pas en la capacité du gouvernement québécois d’enquêter sur lui-même. Ça prend une enquête fédérale. Je veux que Justin Trudeau s’en mêle. »

Elle n’est pas la seule à rester sceptique. Dès lundi, l’enquête publique menée par la coroner Géhane Kamel traitera en priorité le dossier du CHSLD Herron. De l’avis du coroner en chef adjoint du Québec, Luc Malouin, celle-ci permettra d’« apporter des réponses aux familles ».

« La COVID a eu le dos large, et ça, ça nous inquiète. Ça inquiète beaucoup les familles. Qu’est-ce qui est arrivé à ma mère et à mon père, pourquoi il ou elle est soudainement mort de la COVID, alors qu’on n’a pas eu accès ni avant ni après aux corps. […] Comment on va démêler ça ? Je ne suis pas sûr que la coroner va pouvoir faire ça », prévient Paul Brunet, président du Conseil pour la protection des malades. Il dit représenter une centaine de familles de victimes dans une autre cause, celle-là devant la Commission des droits de la personne.

Il se trouve que de nombreuses autres instances font des démarches en parallèle dans le dossier du CHSLD Herron. En plus de l’enquête publique du coroner (qui débute lundi) et celle du ministère (conclue en juin), le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a transmis son propre rapport d’enquête au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), qui l’analyse présentement pour déterminer si des accusations doivent être portées. Le Collège des médecins du Québec enquête également, en partenariat avec les ordres professionnels des infirmières et des infirmières auxiliaires. Finalement, une demande d’action collective a été déposée au nom des victimes.

La COVID a eu le dos large, et ça, ça nous inquiète

 

Manque de préparation ?

Malgré ces multiples enquêtes, M. Brunet dit avoir « peur qu’on ne mette pas le doigt sur les vraies affaires, et qu’on ne tire pas l’oreille de celles et ceux qui ont manqué le bateau. » Comme Mme Davis, il souhaite surtout que le gouvernement s’interroge sur les raisons pour lesquelles le Québec était aussi mal préparé à l’arrivée du virus, malgré les nombreux signes annonciateurs de la pandémie mondiale, officialisée par l’Organisation mondiale de la santé le 11 mars 2020.

Dès lundi, l’enquête publique du coroner sur certains décès survenus entre le 12 mars et le 1er mai 2020 au CHSLD Herron entendra la sergente détective du SPVM Andréanne Laplante, ainsi que la directrice régionale de la santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin. La propriétaire du CHSLD Herron, Samantha Choweiri du groupe Katasa, s’expliquera à la mi-mars.

Entre-temps, le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal continue à déplacer les résidents de Herron vers d’autres milieux de vie, puisque l’établissement privé a annoncé en novembre qu’il fermait ses portes.

 
3 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 13 février 2021 03 h 50

    Oui pour une enquête en profondeur, mais pour ce qui est de se fier au fédéral ...

    Moira Davis dit « J’ai beaucoup … de questions ... Pourquoi personne n’a rien fait ? Pourquoi personne n’a appelé le 911 ? … les propriétaires de Herron nous doivent beaucoup de réponses. Mais le CIUSSS … [et] le gouvernement du Québec [aussi]. Et je ne crois pas en la capacité du gouvernement québécois … Je veux que Justin Trudeau s’en mêle. »

    Hum ! Je ne crois pas qu'on puisse répondre à une situation problématique en en créant une autre. Et vu d'ici, que ce soit à Québec et encore plus à Ottawa, compte tenu de leur gestion et de leurs résultats concernant la COVID, il y a très peu de raisons de faire confiance à ces deux gouvernements pour faire la lumière sur cette tragédie, que dis-je, ce dossier de la honte que constitue le CHSLD Herron.

    Et puisque d'autres instances ont fait ou font des démarches dans ce dossier (ministère, SPVM, Collège des médecins du Québec, demande d’action collective, etc.) en plus de l’enquête publique du coroner à venir, il faudrait voir à ce que le coroner soit mandaté pour non seulement faire son enquête sur les circonstances et les causes de tous ces décès en forme d'hécatombe, mais pour produire aussi un rapport plus global qui compilerait les contenus de l'ensemble des rapports découlant de toutes les enquêtes liées à cette affaire. Pour au moins que le public en général et les familles concernées en particulier puissent espérer avoir un portrait d'ensemble de ce cauchemar. Ou alors pourquoi ne pas confier cette tâche au Vérificateur Général du Québec ? Un dossier taillé sur mesure pour cette institution.

    Car il ne faut pas se tromper sur mes propos: même si je ne suis pas d'accord sur la forme avec Mme Davis, je le suis tout à fait sur le fond. Ce qu'on y découvrira risque de ne pas plaire du tout, mais il faut absolument faire toute la lumière possible sur cette affaire, tenter de recoller ensemble un tant soit peu cette collection de pots cassés et surtout en tirer de précieux enseignements pour la suite.

  • Bernard Dupuis - Abonné 13 février 2021 09 h 33

    Le retour du colonialisme intérieur

    Qu’est-ce que c’est que cette forme de colonialisme intérieur de la part de madame Davis? Si celle-ci ne s’est pas aperçue qu’elle avait « placé » son père dans un CHSLD privé, contrôlé par des criminels, il lui faut un sacré culot pour demander au gouvernement « supérieur » de Trudeau de venir prendre la relève du gouvernement « inférieur » de Québec.

    Pour ceux qui doutent encore de la mauvaise foi de certains canadianistes, l’exemple de madame Davis est on ne peut plus éloquent. Sur le plan de la langue, l’époque actuelle semble une régression aux années cinquante. On se rend compte que cette régression s’étend au domaine de la politique constitutionnelle encore tabou depuis trente ans, puisque personne n’ose plus en discuter.

    Bernard Dupuis, 13/02/2021

  • Marcel Vachon - Abonné 13 février 2021 09 h 46

    Je crois que les causes de cette catastrophe remontent à 50 ou 60 ans, aux différents gouvernements et multiples ministres de la santés qui se sont succédés depuis ces temps. De la bouillie pour les chats quoi.