La NFL tente de redorer son image avec le mouvement Black Lives Matter au Super Bowl

À l’été dernier, une boutique placardée de Manhattan montrait des tags de Black Lives Matter ainsi qu’une affiche à l’effigie de Colin Kaepernick, ancien quart arrière de la NFL dont le genou posé à terre pendant l’hymne national est devenu un symbole de lutte.
Photo: Angela Weiss Agence France-Presse À l’été dernier, une boutique placardée de Manhattan montrait des tags de Black Lives Matter ainsi qu’une affiche à l’effigie de Colin Kaepernick, ancien quart arrière de la NFL dont le genou posé à terre pendant l’hymne national est devenu un symbole de lutte.

Le mouvement Black Lives Matter, ravivé par la mort de George Floyd l’an dernier, semble s’être frayé un chemin jusqu’au Super Bowl, qui mettra des artistes noirs en vedette dimanche, dont la poète américaine Amanda Gorman ainsi que le chanteur canadien The Weeknd. Prise de conscience de la part de la NFL ou volonté de redorer son image ? Le doute subsiste aux yeux des experts.

Donald Cuccioletta, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, en est convaincu : la National Football League (NFL) veut redorer son image. Et en choisissant un artiste noir, mais canadien, elle s’assure de se tenir loin d’une nouvelle controverse. « The Weeknd est impliqué socialement, il a montré publiquement son soutien à Black Lives Matter, mais son implication est plus sociale que politique aux États-Unis. C’est ce qui fait la différence. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, ça fera moins de remous qu’un artiste américain ».

Le défi n’en sera pas moins de taille pour lui. Difficile de rivaliser avec le duo composé de Shakira et de Jennifer Lopez qui ont livré une performance mémorable lors de la finale du dernier championnat de football américain. Le chanteur canadien The Weeknd compte bien relever le défi dimanche en montant sur la scène du Raymond James Stadium de Tampa, en Floride, pour animer le célèbre spectacle de la mi-temps du Super Bowl.

Personne n’a oublié le traitement réservé à Colin Kaepernick. Accueillir The Weeknd, Amanda Gorman et les autres ne réglera pas la situation, même si c’est pour eux une tribune extraordinaire pour partager un message

Malgré la pandémie de COVID-19, la NFL ne pouvait envisager d’annuler cet événement d’envergure, couru autant par les fans du ballon ovale que par les adeptes de musique populaire. Elle travaille d’ailleurs depuis des mois sur la préparation de cette grande fête du divertissement, dont les audiences atteignent les 110 millions de téléspectateurs.

Mais face à un public réduit — moins de 25 000 spectateurs pourront entrer sur le site en raison des mesures sanitaires comparativement à 65 000 d’habitude — The Weeknd, de son vrai nom Abel Makkonen Tesfaye, devra mettre les bouchées doubles pour faire de ce spectacle d’une douzaine de minutes un moment inoubliable.

Il pourra au moins compter sur la performance de la chanteuse Miley Cyrus pour réchauffer la foule avant le match qui opposera les Buccaneers de Tampa Bay aux Chiefs de Kansas City. Mais aussi sur la poète Amanda Gorman, révélée lors de la cérémonie d’intronisation du président Joe Biden, qui récitera une nouvelle œuvre originale. Sans oublier la présence de la vedette country, Eric Church, et de la chanteuse R’n’B, Jazmine Sullivan, qui interpréteront l’hymne national américain, ainsi que H.E.R., qui chantera America the Beautiful.

L’affaire Kaepernick

Une programmation de choix et au message clair de la NFL : laisser place à des artistes plus jeunes et majoritairement issus de la diversité après cette année marquée par un nouveau souffle pour le mouvement Black Lives Matter. De nombreux experts et observateurs se questionnent toutefois sur les réelles intentions de la ligue.

« La NFL manque de cohérence par rapport à sa position dans la lutte contre le racisme. Personne n’a oublié le traitement réservé à Colin Kaepernick. Accueillir The Weeknd, Amanda Gorman et les autres ne réglera pas la situation, même si c’est pour eux une tribune extraordinaire pour partager un message », lance Fabrice Vil, porte-parole du Mois de l’histoire des Noirs et fondateur de Pour 3 points, un organisme qui forme des coachs travaillant avec de jeunes sportifs en milieu défavorisé.

The Weeknd est impliqué socialement, il a montré publiquement son soutien à Black Lives Matter, mais son implication est plus sociale que politique aux États-Unis

Il fait ici référence à l’ancien quart-arrière des 49ers de San Francisco, Colin Kaepernick, qui, lors d’un match en 2016, a le premier posé un genou à terre au moment où retentissait l’hymne américain. Un geste en soutien au mouvement Black Lives Matter, qui dénonce les violences policières à l’encontre de la communauté afro-américaine. Saluée par certains, critiquée par d’autres, cette prise de position a surtout mis fin à sa carrière puisque Kaepernick n’a jamais retrouvé d’équipe depuis l’expiration de son contrat avec San Francisco en 2017. Il a d’ailleurs attaqué en justice la NFL l’année suivante, l’accusant de collusion pour l’empêcher de poursuivre sa carrière.

Mais dans ce scandale, l’image de la NFL a aussi été ternie. Début 2019, plusieurs artistes ont même refusé d’animer le spectacle de la mi-temps du Super Bowl, par solidarité envers Colin Kaepernick. Parmi eux, Beyoncé, Jay-Z, Rihanna ou encore Cardi B.

Soucieuse de sortir de ce débat électrique, la NFL collabore depuis 2020 avec le groupe Roc Nation, la société de divertissement et de sport de Jay-Z, pour organiser le spectacle de mi-temps dans le but d’y promouvoir la justice sociale.

The Weeknd lui-même a contribué avec quelque 200 000 dollars américains au fonds d’aide judiciaire lancé par Colin Kaepernick après le décès de George Floyd. Il a également affirmé en décembre dernier que son prochain album s’inspire du mouvement Black Lives Matter.

Redorer son image

« Le problème, c’est qu’il n’y a jamais eu réparation du tort causé à Kaepernick. Pas d’excuses, pas de volonté de le réhabiliter de la part de la NFL, souligne Fabrice Vil. Dans le contexte d’une ligue qui a plusieurs antécédents en lien avec le racisme, il y a matière à se questionner sur les intentions de la NFL. Mettre de l’avant des artistes noirs cette année, est-ce motivé par de nouvelles valeurs ou une volonté de faire attention à son image ? »

Mais il ne faut pas s’illusionner : indépendamment du mouvement Black Lives Matter ou de la pandémie, le Super Bowl reste une grande machine qui carbure à tous les superlatifs afin de faire vibrer les Américains, d’après M. Cuccioletta. « Ce n’est pas juste un match de football ou du divertissement, ça fait partie de la culture américaine, c’est une expression du patriotisme américain. »

Et même si dans les estrades à moitié vides, l’ambiance ne sera pas aussi forte que d’habitude, cela ne veut pas dire que le spectacle ne sera pas grandiose pour ceux qui le regarderont sur leur petit écran. « Le Super Bowl, c’est de la télévision cérémonielle avant tout. C’est un événement qui prend tout son sens parce qu’il est diffusé. Il suffit de voir combien les grandes compagnies déboursent pour quelques secondes de publicité durant l’événement », explique Pierre Barrette, directeur de l’École des médias à l’UQAM.

Il dit toutefois avoir hâte de connaître les cotes d’écoute cette année qui pourraient surprendre. « Soit, ça va avoir l’effet du Bye bye 2020 : tout le monde l’écoute, car on n’a que ça à faire ou bien, au contraire, les Américains n’auront pas envie de l’écouter seuls dans leur salon. Le Super Bowl, c’est une occasion de se rassembler avant tout, c’est comme Noël ou Thanksgiving. On estime qu’un téléspectateur sur quatre va l’écouter dans un bar ou au restaurant. Avec la pandémie, ça pourrait donc changer la donne. »

 

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