La Fraternité des policiers s’en prend à la sortie de Valérie Plante sur l’affaire Camara

Le dossier de Mamadi III Fara Camara — ce Montréalais qui a passé six jours en prison à cause d’une erreur sur la personne — s’est transformé vendredi en une guerre ouverte entre la mairesse Plante et la Fraternité des policiers de Montréal. Cette dernière dénonce une « ingérence politique » de la part de Valérie Plante, dont les « biais idéologiques » nuiraient au « climat social ».

Dans un communiqué au ton vitriolique, le président de la Fraternité, Yves Francœur, exprime le « profond malaise » provoqué par les propos tenus jeudi par Mme Plante. Cette dernière a notamment tenu à présenter Mamadi III Fara Camara comme un « homme innocent », et a réclamé la tenue d’une enquête indépendante pour comprendre ce qui s’est passé dans son dossier.

« Sur le plan des principes les plus élémentaires, il était sidérant de vous entendre présumer des conclusions d’une enquête de police complexe, délicate et encore intensément active », écrit M. Francœur au nom de ses collègues policiers. « Il était également surréel de vous entendre réclamer une enquête neutre tout en énonçant vos propres conclusions. »

Nous espérons que vous saurez dorénavant vous comporter de façon plus responsable en évitant que vos biais idéologiques n’interfèrent avec votre nécessaire devoir de réserve.

 

Yves Francœur estime ainsi que « l’évocation du profilage racial dans ce dossier représente une allusion extrêmement déplorable ». À ce sujet, Valérie Plante a dit qu’une enquête permettrait justement de vérifier si la couleur de peau de M. Camara a pu jouer contre lui. À Québec, les leaders des partis d’opposition ont eux aussi fait part de leur questionnement sur le rôle possible du profilage racial dans le traitement du dossier de Mamadi III Fara Camara.

Le reste de la lettre témoigne du fossé qui sépare la mairesse et la Fraternité. Yves Francœur affirme que les propos de Valérie Plante « s’inscrivent dans [sa] tendance à tenir des propos insidieux et à attiser des perceptions négatives à l’égard des policiers [du Service de police de la Ville de Montréal]. Ce faisant, vous jetez de l’huile sur le feu [et] nuisez au climat social. »

« Nous espérons que vous saurez dorénavant vous comporter de façon plus responsable en évitant que vos biais idéologiques n’interfèrent avec votre nécessaire devoir de réserve », prévient M. Francœur.

Sans répondre directement aux différents griefs et à l’analyse globale d’Yves Francœur, le cabinet de la mairesse a rappelé en milieu d’après-midi que Mme Plante « a souligné lors de son point de presse le travail des 5000 policiers et policières de la Ville de Montréal, comme elle le fait depuis le début de son mandat ». Mais « il est important de rappeler que nous avons tous une responsabilité collective d’assurer la confiance de la population montréalaise envers notre corps de police », ajoute-t-on.

Trudeau s’en mêle

Dans ce dossier, Valérie Plante est toutefois loin d’être seule à souhaiter que le travail du SPVM soit révisé dans le cadre d’une enquête indépendante. Le gouvernement Legault a indiqué jeudi que « les circonstances ayant conduit à la mise en accusation de M. Mamadi Fara Camara doivent être examinées », et que des discussions sont en cours à cet égard. Les trois partis d’opposition se sont dits troublés par la mésaventure de M. Camara — une réaction semblable à celle de la Commission des droits de la personne.

Vendredi, le premier ministre Trudeau a lui aussi parlé d’un « cas troublant » — l’arrestation de M. Camara s’est faite dans la circonscription qu’il représente. « Plusieurs questions se posent, notamment aux différentes autorités impliquées dans cette affaire, estime Justin Trudeau. Il faut faire toute la lumière sur ce qui s’est passé. »

Il n’a pas dit clairement s’il souhaite une enquête indépendante, mais a affirmé que « tout le monde qui a vu ces histoires-là, ce qui est arrivé à M. Camara, a des questions importantes auxquelles il va falloir qu’on trouve des réponses. Et j’ai confiance que les autorités en place vont mettre en place les mesures nécessaires pour faire la lumière sur cette situation troublante. »

M. Trudeau a réitéré que « le racisme systémique existe dans toutes nos institutions ». « Et particulièrement quand on parle de nos corps policiers, il devient extrêmement important de garder, de restaurer la confiance des citoyens dans ces institutions. Je m’attends à ce que les réponses soient trouvées, et à ce que toutes les questions que les gens ont là-dessus trouvent de bonnes réponses. Et que des actions soient prises si effectivement il y a eu des choses qui n’ont pas été faites comme il faut. »

Le DPCP défend sa décision

Autre acteur vers qui convergent les critiques, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a défendu vendredi sa décision initiale d’avoir autorisé le dépôt d’accusations contre Mamadi III Fara Camara. La porte-parole du DPCP, Audrey Roy-Cloutier, a soutenu que le travail du DPCP dans ce dossier s’est fait dans les règles de l’art, et qu’il n’est « pas exceptionnel » que des accusations soient déposées « même lorsqu’un dossier n’est pas complet ».

« Il est courant que l’enquête policière se poursuive et que les policiers et le DPCP continuent leur réflexion sur le dossier, en gardant l’esprit ouvert quant aux nouveaux éléments de preuve susceptibles de se présenter », écrit Mme Roy-Cloutier dans un communiqué.

Elle rappelle qu’un procureur doit être convaincu qu’il existe une perspective raisonnable de condamnation à la lumière du dossier qui lui est soumis par les policiers. Le procureur « doit conserver cette conviction tout au long des procédures. S’il perd cette conviction, il doit arrêter les procédures », fait-elle valoir.

En dressant une chronologie des événements ayant mené à l’arrestation de M. Camara, puis à son accusation, Me Roy-Cloutier explique avoir reçu le 29 janvier en avant-midi une demande du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) d’intenter des procédures contre M. Camara.

« Avec la preuve disponible à ce moment, notamment des témoignages et les informations relatives à la scène de crime […], M. Camara [a comparu] », mentionne-t-elle.

L’agent Vig a été sauvagement attaqué le 28 janvier dernier après avoir intercepté un automobiliste sur le boulevard Crémazie, en bordure de l’autoroute Métropolitaine à Montréal. M. Camara est bel et bien celui qui a été arrêté par le policier, mais contrairement à ce qui a été avancé par les autorités, il n’a pas été l’auteur de l’altercation, mais plutôt un des témoins de celle-ci.

Tôt le matin du 3 février, les images d’une caméra du ministère des Transports du Québec (MTQ) ont été transmises au DPCP. « Le DPCP en vient [alors] à la conclusion qu’il n’est plus possible de soutenir les accusations à l’égard de monsieur Camara. En conséquence, ce même jour, un arrêt des procédures est ordonné, permettant [sa] libération immédiate », souligne Me Roy-Cloutier.

Avec Marie Vastel

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