Le défi du financement des projets de développement international

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
Une famille productrice de café au Pérou, ayant pu bénéficier de l’accompagnement de SOCODEVI pour améliorer ses opérations et développer la commercialisation de ses produits.
Photo: Coopérativa Agraria Rutas del Inca Une famille productrice de café au Pérou, ayant pu bénéficier de l’accompagnement de SOCODEVI pour améliorer ses opérations et développer la commercialisation de ses produits.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopération internationale

« On est obligés de tout repenser », constate Hervé Pilon, directeur général de la Fondation Paul Gérin-Lajoie. Financer les projets de développement international n’est pas une mince affaire, mais la pandémie a ajouté des défis supplémentaires.

D'année en année, les enquêtes philanthropiques démontrent que les gens sont enclins à donner pour des causes qui les touchent directement. « Récolter des dons pour les causes internationales a toujours été plus compliqué », remarque Jean-Philippe Marcoux, directeur général de SOCODEVI. La COVID-19 ajoute aujourd’hui une pression supplémentaire : individus comme organismes voient leur budget affecté par les conséquences de la crise. « Les gens vivent une situation difficile ici et ils sont peut-être davantage sensibles aux problèmes locaux », avance Hervé Pilon.

Au même moment, toutes les activités de collecte de fonds sont annulées ou reportées en ligne. « On ne peut plus organiser de petits comme de grands événements depuis presque un an. Ça nous limite grandement », ajoute M. Marcoux. La Fondation Paul Gérin-Lajoie, qui œuvre en éducation, a par exemple mis sa Cueillette du partage P.G.L., d’habitude effectuée par les élèves en marge de la Dictée P.G.L., complètement en ligne. « On navigue dans l’inconnu », confie M. Pilon.

Effets globaux

Les effets de la crise se font ressentir autant ici qu’ailleurs, et sur plusieurs plans. « On ne pensait pas que ça durerait aussi longtemps. Ça a fragilisé tout le monde », constate également Michèle Asselin, directrice générale de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). Outre les dons individuels, beaucoup d’organismes sont soutenus par des donateurs qui ont eux-mêmes été fragilisés par la pandémie, que ce soit des entreprises privées ou des communautés religieuses. Fort heureusement, les gouvernements fédéral et provincial ont été sensibles à la situation des organismes en coopération internationale, permettant ainsi de combler certains manques à gagner.

La planète fait face à des enjeux mondiaux, qui nous touchent tous. La relance passe par une plus grande solidarité internationale.

 

Parce que les populations du Sud ont plus que jamais besoin de soutien. Ici, individus comme entreprises ont eu énormément de soutien de la part des gouvernements, « ce qui n’est pas le cas dans les pays où on intervient », rappelle Hervé Pilon. La crise n’est pas que sanitaire, mais économique et sociale. La COVID a ainsi accentué les divisions sociales et les inégalités existantes. Dans les pays où la Fondation Paul Gérin-Lajoie intervient, l’impossibilité pour des dizaines de millions de jeunes d’aller à l’école met en péril leur éducation et crée encore plus de vulnérabilité. « L’école est un lieu social et de protection, particulièrement pour les jeunes filles », ajoute M. Pilon. L’organisme a donc adapté des projets, par exemple au Bénin, pour donner accès au matériel grâce à des groupes WhatsApp, plutôt qu’à travers une connexion Internet pas toujours disponible ou pas suffisamment stable.

Et c’est sans compter les catastrophes naturelles, qui n’ont pas disparu avec la pandémie, comme les ouragans Eta et Iota, qui ont affecté les familles coopératrices soutenues par SOCODEVI au Guatemala et au Honduras. « La reconstruction n’entrait pas dans notre projet, mais on a fait appel aux dons pour contribuer à la relance », explique Jean-Philippe Marcoux. Quant aux changements dans les règles de financement d’Affaires mondiales Canada, ils ont forcé sa fondation à s’adapter. L’organisme a dû se tourner vers les dons privés et changer son modèle financier.

Se « réinventer »

Ce ne sont pas seulement les activités et les collectes de fonds qui ont dû être transposées en ligne, mais également les communications avec les partenaires à l’étranger. Car les activités sont maintenues pour les partenaires du Sud, souligne Mme Asselin. Au début de la pandémie, tous les organismes ont rapatrié leur personnel et ont dû faire des mises à pied. Malgré tout, ils poursuivent leur travail à distance, même si l’accès aux technologies demeure inégal. « Ça crée toutes sortes de complexités particulières », affirme M. Pilon.

Les organismes se sont appuyés sur les travailleurs sur le terrain, ceux qu’on appelle les travailleurs nationaux. C’est d’ailleurs un aspect positif de la situation, et qui risque de perdurer : « Ça a été une grande source d’apprentissage et ça va consolider nos pratiques, qui s’appuient davantage sur l’expertise locale », précise Mme Asselin.

La crise souligne aussi l’importance de mettre en avant des stratégies différentes, axées sur la souveraineté alimentaire et la transition écologique. « Il faut repenser nos modes de développement », croit Mme Asselin. Celle-ci espère en effet que l’appel à l’achat local et l’arrêt des voyages ne mèneront pas à un repli sur soi des donateurs. Comme le montre la pandémie, « la planète fait face à des enjeux mondiaux, qui nous touchent tous. La relance passe par une plus grande solidarité internationale », conclut-elle.

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