Thayaparan Thiyagarajah: un «Indien» parmi les Cris de Chisasibi

Chisasibi
 
Photo: Fenerty - English Wikipedia Chisasibi
 

Dès qu’il a eu posé les pieds à Chisasibi, aux confins de la baie James, Thayaparan Thiyagarajah a su qu’il venait de trouver une nouvelle famille. « La première journée où je suis arrivé, le chef de l’époque s’est approché de moi et m’a dit : “Là, on peut enfin voir de quoi à l’air un vrai Indien !”. » Le Sri Lankais d’origine a ri, loin de s’en offusquer. « Il m’a fait sentir inclus dans la communauté. Ça a eu un grand impact », raconte-t-il en anglais.

Douze ans plus tard, le comptable de formation peut se targuer d’avoir transformé la ville de 5000 âmes. Le Conseil de bande a bâti un hôtel de 40 chambres, tracé un réseau de sentiers touristiques et établi un partenariat avec l’Université McGill grâce à son expertise. M. Thiyagarajah tient cependant à rester modeste. « Ce n’est pas le travail d’un seul homme. C’est un travail d’équipe. »

Toutefois, celui qui est surnommé Pahren est parmi les siens, « à l’aise et à la maison » chez les Cris d’Eeyou Istchee.

« Je me considère moi-même comme nomade ! C’est la première fois de ma vie que j’habite dans la même maison aussi longtemps », souligne-t-il. « Dans la culture tamoule, on dit que, peu importe où l’on va, c’est notre maison. Tous ceux que l’on rencontre, ce sont des membres de notre famille. » Même le paysage, le sol sablonneux, les petites maisons et la Grande Rivière qui coule non loin évoquent son pays d’origine. « Excepté l’hiver, ça ressemble au Sri Lanka. Mon enfance s’est passée dans une place comme ici. »

Photo: Courtoisie Thayaparan Thiyagarajah

Peut-être seul point d’achoppement : la viande sauvage que mangent les Cris rebute ce végétarien. « La traduction littérale du mot “légume” en cri, c’est “nourriture pour lièvres” », fait-il savoir, la mine un peu dépitée. Qu’à cela ne tienne, il assure goûter au caribou et se laisser tenter par le poisson « parce qu’on n’a pas tous les légumes ici ».

« Si on respecte le système des valeurs sur place, les gens vont vous respecter. C’est donnant-donnant. Je ne peux pas venir et penser que je vais changer les choses. C’est ce que j’ai appris des gens d’ici : il faut écouter. Il ne faut pas venir avec des jugements. Il faut juste voir ce qui est nécessaire et répondre aux besoins. »

Éducation financière

 

En outre, M. Thiyagarajah affirme rester à Chisasibi pour pallier l’absence d’éducation financière dans la communauté. « J’essaye de faire de mon mieux pour donner, parce que je n’avais pas la possibilité d’étudier au Sri Lanka, à cause de la situation politique. »

« Les gens ici manquent de littératie financière, et certains en profitent », fait-il remarquer. « Les gens d’ici sont comme ça, c’est dans leur culture. Ils vivent du territoire et ne prennent que ce dont ils ont besoin. Alors que, dans la culture du business, on prend le plus possible et on accumule les choses. Il y a une différence de culture. Quand les membres des Premières Nations interagissent avec des gens, ils ne pensent pas qu’ils peuvent vouloir leur prendre quelque chose, parce que, pour eux, tout est basé sur le partage. Mais les gens de l’extérieur ne viennent pas toujours avec un esprit de partage. Ils se demandent plutôt : “Combien puis-je facturer, comment puis-je avoir le meilleur prix possible ?”. »

Par exemple, il y a quelques années, le Conseil de bande a dû freiner les velléités d’un vendeur d’« Ottawa ou de Montréal ». Ce dernier tentait de convaincre la communauté d’acheter des filtres à eau au prix de 6000 $ pièce, alors qu’ils se vendent normalement 600 $ à Montréal. « L’éducation est la clé pour développer la nation », souligne M. Thiyagarajah.

Pour ce faire, il aimerait bien voir un cégep pousser dans la région. Plus réalistement, il dit mettre tout son poids pour que diminuent les frais de livraison de Postes Canada dans les communautés isolées. « Si j’achète un livre 50 $ et que la livraison me coûte 100 $, c’est ridicule. »

Somme toute, son vœu le plus cher serait d’obtenir les mêmes services que dans la grande ville. « Peut-être que je suis égoïste », dit-il, à demi sérieux.

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