Et les enfants

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jessica, Daphné et leur maman, Patricia Beaudoin. Leur papa n’a pas été emporté par la COVID, mais la pandémie leur a ravi l’espoir d’une dernière rencontre et rendu cette mort subite plus que jamais irréelle.

Emmurée dans son silence, Daphné, 8 ans, sautille frénétiquement sur le lit. Sa sœur de 10 ans, Jessica, laisse échapper une cascade de rires nerveux. Elles ont perdu leur papa d’une crise cardiaque en septembre, emporté en pleine nuit dans le cri strident des sirènes d’ambulances. « Papa est dans un pot », dit l’une des fillettes.

Patricia, la mère, a pu voir le corps de son conjoint, allongé sur un lit à l’hôpital. Mais ces filles n’y étaient pas. Elles n’ont vu que l’urne où reposent désormais les cendres de leur papa. « Oui, il est dans un pot ! » relance Jessica, dans un autre geyser cachant un torrent d’émotions.

 

Perdre son papa à 8 ou 10 ans, c’est déjà une montagne à gravir. Le perdre pendant une pandémie a transformé l’épreuve en ascension de l’Himalaya, affirment plusieurs parents d’enfants endeuillés. Le papa de Jessica et de Daphné n’a pas été emporté par la COVID, mais la pandémie leur a ravi l’espoir d’une dernière rencontre et rendu cette mort subite plus que jamais irréelle.

Elle a aussi englouti une partie de leur univers social. Plus d’amis à la maison, plus de visites chez Grand-Papa ou Grand-Maman. « Quand j’ai de la peine, je regarde des albums photo, confie Jessica. Les vidéos, c’est vraiment ce que je préfère ! » Des images qui donnent un visage concret au disparu et un début de sens à une mort qui n’en a pas.

Atteinte d’un trouble du spectre de l’autisme, Daphné, elle, peine toujours à concevoir cette mort et verbalise difficilement ses émotions, dit sa mère. Voir sa maman en pleurs a fait surgir chez elle d’intenses crises de panique.

« Même si l’école continue, les amis ne sont pas toujours dans leur bulle classe. Nous avons aidé une petite fille qui disait se cacher dans les toilettes pour pouvoir parler à sa meilleure amie », explique Josée Masson, fondatrice de Deuil-Jeunesse, un organisme de Québec qui aide les familles et les enfants vivant la mort d’un proche.

Même si l’école continue, les amis ne sont pas toujours dans leur bulle classe. Nous avons aidé une petite fille qui disait se cacher dans les toilettes pour pouvoir parler à sa meilleure amie.

Sans contacts ni rites funéraires « normaux », la mort devient difficile à intégrer pour beaucoup d’enfants, ajoute-t-elle. « Le déni est plus important chez eux, car plusieurs n’ont jamais vu la personne décédée, que ce soit un père, une mère, une sœur ou des grands-parents », ajoute Éric Ramirez, directeur général de la Maison des petits tournesols, un autre organisme qui accompagne les enfants endeuillés.

Une mort sans visage

Quand l’ambulance a emporté Stéphane, Patricia se souvient d’avoir attrapé quelques vêtements, convaincue que son conjoint n’en aurait que pour quelques jours à l’hôpital. « Pour moi, c’était ça. On m’avait dit qu’il avait repris connaissance dans l’ambulance. » Mais mon scénario n’était pas le bon. « Son artère principale a cédé sur la table d’opération. J’ai entendu sonner le code bleu. En quelques minutes, ma vie a basculé », dit-elle.

Le corps de son conjoint a été placé dans une chambre, où, seule et masquée, elle a pu le voir pour une dernière fois. Il n’y a pas eu de rites funéraires, car le couperet des premières restrictions venait de tomber. « J’ai tout annulé, car mes beaux-parents ont plus de 80 ans. C’était risqué. Avec la famille, on a fait quelque chose sur ZOOM, c’est tout », déplore Patricia.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Malgré le deuil, les jeux de société qui les divertissaient en famille restent un plaisir pour Patricia, Jessica et Daphné.

Le hasard a voulu que les meilleures amies de Jessica soient dans sa bulle classe. « Mais parfois, j’aurais aussi besoin de faire des câlins à mes autres amies », confie-t-elle. « L’école, c’est son seul ancrage », insiste la maman. Pour les deux sœurs, les cours d’art et la piscine qui faisaient office de soupape ont été fermés. Les rencontres avec d’autres enfants en deuil, offertes par la Maison des petits tournesols, ont aussi dû être suspendues.

Privée de contacts avec ses amies, la maman surnage souvent seule dans ce tourbillon. « À Noël, mes parents se sont confinés avec nous. Ça m’a beaucoup aidée, dit Patricia. Mais depuis le retour à l’école, c’est trop risqué pour la transmission. Je ne peux plus les voir. »

Dans l’ombre de la pandémie

Dominique patauge dans le même bouillon émotif. Juste avant la pandémie, elle a perdu son fils de 13 ans, heurté par un véhicule. En plein confinement à l’hiver 2020, avec son conjoint et sa fille, Béa, ils ont plongé tête la première dans un deuil complètement surréel. « Quand la COVID est arrivée, j’avais déjà explosé en 1000 morceaux. La pandémie, c’était rien. C’était le dernier de mes soucis. Ma fille a plus souffert, car l’école, c’était ce qui restait de sa normalité. Elle a plutôt assisté à l’effondrement de ses parents », confie-t-elle.

Et dans le tourbillon de la COVID, leur immense perte a vite été reléguée au second plan par l’entourage, ressent Dominique. « C’est comme si les morts de la COVID étaient pires que celle de mon fils », déplore la mère en deuil. « Quand on a perdu un enfant jeune, en pleine santé, ça fait d’autant plus rager de voir que des gens se foutent de la santé publique. Car la sécurité des piétons, c’est aussi une question de santé publique, qui est totalement négligée », déplore-t-elle. Heureusement pour Béa, cet hiver, il reste les pentes de ski pour distiller sa peine, et pour composer avec le vide creusé par l’absence d’un grand frère.


Une version précédente de ce texte attribuait les propos de Josée Masson, fondratrice de Deuil-Jeunesse, à Sandra Perron. L'erreur a été corrigée. Nos excuses.

 



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