Limiter la vulnérabilité des sans-papiers affectés par le couvre-feu

Le BINAM étudie actuellement la possibilité que l’attestation d’identité délivrée par la ville soit reconnue auprès du Service de police de Montréal (SPVM) comme pièce d’identité officielle afin de limiter les facteurs de vulnérabilité des personnes à statut précaire.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le BINAM étudie actuellement la possibilité que l’attestation d’identité délivrée par la ville soit reconnue auprès du Service de police de Montréal (SPVM) comme pièce d’identité officielle afin de limiter les facteurs de vulnérabilité des personnes à statut précaire.

Discrets, les travailleurs sans papiers accomplissent souvent leurs tâches lorsque la ville dort. Bon ou mauvais temps, ils nettoient et assainissent bureaux, centres commerciaux, banques, cliniques et hôpitaux. La surveillance policière déployée depuis l’instauration du couvre-feu au début janvier au Québec, les pousse à se débrouiller pour exercer le travail qui leur permet de survivre, puisqu’ils n’ont droit à aucune prestation gouvernementale de répit durant la pandémie en raison de leur statut.

Une travailleuse migrante, qui a accepté de témoigner sous une identité cachée, nous raconte ce qu’elle et son mari doivent faire actuellement pour poursuivre leur travail de nuit. Le couple originaire de l’Amérique latine est sans statut légal depuis 2012, sa demande d’asile ayant été refusée par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada (CISR).

Se cacher pour pouvoir travailler

Depuis près de sept ans, Maria et Carlos font l’entretien ménager dans deux immeubles de bureaux de l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension où ils résident. « Dans notre quart de nuit, nous nettoyons les planchers et les toilettes d’un immeuble de 14 étages. C’est déjà très dur, mais depuis le début du couvre-feu, nous devons en plus nous cacher pour y arriver », déplore la travailleuse âgée de 63 ans.

Leur quart de travail débutant à 1 h, ils se rendent sur place avant 20 h pour éviter d’être interceptés par la police. « Nous attendons quelques heures enfermés dans une salle de rangement de produits de nettoyage pour éviter d’être vus, parfois nous dormons à terre », nous confie Maria.

« Il est très stressant pour nous de croiser une voiture de police sur notre chemin, jour ou soir, on craint toujours qu’on nous demande de donner notre identité. Je fige chaque fois que j’aperçois une voiture de police », ajoute-t-elle.

Leurs heures de travail ayant été réduites en raison de la pandémie, le couple a pris un troisième contrat dans un immeuble résidentiel. « Le matin, deux jours par semaine, nous faisons le ménage, sortons les poubelles et le recyclage », raconte Maria, qui se dit épuisée par ce train de vie.

Incidence sur leur état de santé

« C’est très difficile de jongler avec plusieurs emplois, quelques heures par ici et par là, mais nous n’avons pas le choix », souligne-t-elle, précisant que leur état de santé s’est beaucoup détérioré, étant donné qu’ils vivent depuis des années avec le stress de l’incertitude et la peur d’être arrêtés.

« J’ai développé une arthrose, et mon mari est diabétique. Il est parfois suivi dans la clinique de Médecins du monde, car nous n’avons pas accès aux soins de santé gouvernementaux, mais c’est plus difficile d’avoir un suivi maintenant avec la pandémie. C’est le prix à payer pour pouvoir rester ici », déplore-t-elle.

« Il faudrait que les gens du gouvernement se mettent dans nos souliers pour ressentir la misère que nous endurons en vivant sans papiers. Ils sont durs avec nous, car ils n’ont peut-être jamais dû vivre ce que nous vivons. »

Inquiétude de la mairesse de l’arrondissement

L’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension est l’un des quartiers les plus multiculturels et les plus pauvres de l’île de Montréal. Préoccupée par le sort des personnes sans statut et à risque de se faire interpeller par les forces de l’ordre depuis l’instauration du couvre-feu, la mairesse de l’arrondissement, Giuliana Fumagalli, a déposé une motion non partisane au conseil municipal lundi après-midi afin que la Ville de Montréal exhorte le gouvernement du Canada à régulariser leur statut.

« Avec ou sans attestation de leur employeur pour justifier leur déplacement, plusieurs craignent les interpellations et leurs répercussions s’ils sont sans papiers », a-t-elle déclaré.

La mairesse demande au gouvernement du Québec de « rendre l’accès au Programme spécial des demandeurs d’asile à toutes les personnes sans statut légal, sans discrimination ». Afin d’assurer l’égalité et la dignité des personnes sans statut, elle sollicite un appui financier immédiat « pour le déploiement de mesures d’urgence pour soutenir les migrantes et les migrants sans statut et leur donner accès à des soins de santé et à des services sociaux ».

D’autre part, elle demande au gouvernement du Canada de « régulariser le statut des migrantes et des migrants et de leur assurer l’accès aux mêmes services et aux ressources que l’ensemble de la population canadienne ».

En février 2017, le conseil municipal de la ville avait adopté à l’unanimité une motion déclarant Montréal « ville sanctuaire ». Le plan d’action Montréal inclusive 2018-2021 consacré à l’intégration des nouveaux arrivants, adopté en décembre 2018, inclut pour sa part un chapitre Ville responsable et engagée, qui détaille les mesures visant à promouvoir la protection des migrantes et des migrantes sans statut sur son territoire.

Limiter la vulnérabilité des personnes sans statut

Marie-Christine Ladouceur-Girard, directrice du Bureau d’intégration des nouveaux arrivants à Montréal (BINAM) soutient que l’instauration récente du couvre-feu, qui implique une surveillance policière accrue à Montréal, ajoute une nouvelle pression sur les migrants à statut précaire et sans statut légal d’immigration.

« Le BINAM a été informé que des migrants qui travaillent de soir ou de nuit en viennent à ne pas travailler ou encore à dormir chez leur employeur de peur de se faire arrêter en circulant durant le couvre-feu. Même s’ils ont une autorisation de leur employeur, ils n’ont pas de pièce d’identité et craignent que l’autorisation ne soit pas suffisante », écrit-elle dans un courriel envoyé au Devoir.

À l’été 2019, la Ville de Montréal a adopté la Politique d’accès aux services municipaux sans peur, permettant aux personnes sans statut légal d’avoir accès, en toute sécurité, aux services municipaux. Le BINAM étudie actuellement la possibilité que l’attestation d’identité délivrée par la ville soit reconnue auprès du Service de police de Montréal (SPVM) comme pièce d’identité officielle afin de limiter les facteurs de vulnérabilité des personnes à statut précaire.

L’organisme est actuellement en discussion avec Médecins du monde, le CAVAC et le SPVM pour considérer les différentes options possibles.

 

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