Les rêves interdits des nuits de couvre-feu

Photo: Adil Boukind Le Devoir La nuit, ces temps-ci, ne doit être que productive. Impossible d’y rêver debout.

Que deviennent nos villes et nos lieux nocturnes lorsqu’ils sont réduits à l’essentiel, vidés des âmes noctambules qui y dansent, y travaillent, aiment s’y agiter ? Le Devoir poursuit ici une série de quatre textes, comme autant de balades tissées de rencontres et de réflexion sous couvre-feu, pour aller voir ce qu’il reste de nos nuits.

Ce n’est plus la nuit no 1 du couvre-feu. Ça se sent. Les corps croisés sont dégênés, désormais sûrs de leurs droits nocturnes d’être là, attestation d’employeur en poche. Nuit no 12. Déjà, ça se sent, des habitudes. On reconnaît les étudiants à on ne sait trop quels signes — cheveux rouges, peau trop parfaite ou acnéique. On reconnaît, au poids ou à la légèreté du pas, ceux qui reviennent du travail et ceux encore frais qui s’y rendent. Personne n’erre ni ne flâne. Personne ne traînaille ni ne détonne. Si la nuit est fondamentalement liée à l’invisible, à l’ombre, à l’émergence des sens, du caché et des songes, comme l’affirment l’artiste Sophie Cabot et l’anthropologue et poète Roseline Lambert, impossible d’y rêver debout. La nuit, ces temps-ci, ne doit être que productive.

Les voitures de police sont rares. Comme dans la chanson Nuit 17 à 52, on sent déjà que nous serons là, encore, dans ces mêmes interdits. Le soir et la nuit, rappelle Roseline Lambert, spécialiste en agoraphobie, c’est le moment privilégié des anxieux pour sortir. C’est là que respirent ceux qui se sentent mieux quand ils ne sont pas vus. « Le couvre-feu crée l’inverse : on est vu le soir, car on y est en situation d’illégalité jusqu’à preuve du contraire. »

Coin Ontario et Pie-IX. « Hochelaga », en lettres de lumière au-dessus de la rue, bondit de l’enchevêtrement lumineux de décorations restantes de Noël et d’enseignes de commerces plus que vides. Aux devantures, on reconnaît les lieux du populaire Hochelaga et ceux d’Homa la gentrifiée, à on ne sait trop quels signes ; aux seuls noms, peut-être. L’Espace public. Le Tim Hortons. Le Blind Pig. Pizza Pyroz, à la pointe. La vitre d’une voiture de police se baisse à notre passage : « Faque vous rentriez vous coucher ? » Le Devoir et ses invités se feront contrôler poliment deux fois, pendant leurs trois heures de balade. Pas un itinérant croisé dehors en cette soirée à -11 °C. Aucun, et c’est une anomalie pour le quartier. Deux piétons. Pas un chat. Deux chiens, et leurs maîtres.

 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Aux devantures, on reconnaît les lieux du populaire Hochelaga et ceux d’Homa la gentrifiée, à on ne sait trop quels signes; aux seuls noms, peut-être.

Mieux sentir, mieux prévoir

« On perd quelque chose en perdant les nuits sans lumière des villes », dit l’artiste visuelle, relationnelle et communautaire Sophie Cabot, pour qui la marche est un outil de création aussi important que ses appareils photo. « La nuit où tout se confond disparaît. On a maintenant besoin que tout soit éclairé, visible. La nuit, c’est là qu’on perd de la vision, que les autres sens peuvent embarquer. Les sons ne sont pas les mêmes. On sent mieux la texture de l’air. Je pense que nous, urbains, on perd ces capacités de sentir là. »

Elle a travaillé, Mme Cabot, avec les itinérants, en 2017 ; elle leur a fait prendre des photos, qu’elle a montées en installation. Elle est encore marquée par l’expérience. « La première fois que je suis arrivée dans le centre [de jour], ça m’a bousculée. C’était code rouge : il y avait une bataille. Ils m’ont fait passer par le dortoir : des lits superposés les uns à côté des autres avec des vêtements qui pendouillent, et ça sent le p’tit bas mouillé. Je me souviens qu’au premier atelier, ils ont gardé leur gros manteau sur eux, tout du long. Pour ne pas le perdre. C’est tout ce qu’ils ont. »

Des projets artistiques comme celui-là, et l’art relationnel et communautaire, sont impensables aujourd’hui, dit en soupirant la photographe. « Ce qui est triste, c’est que ce sont des projets qui permettent aux itinérants de sentir qu’ils sont aussi autre chose. Il y en a plusieurs qui en auraient besoin ces temps-ci. »

Pour eux et tous ceux qui sortent de la norme, un des problèmes actuels, c’est le « déséquilibre qu’imposent forcément des mesures universelles » comme le confinement ou le couvre-feu, note Roseline Lambert, qui connaît son histoire de la santé publique sur le bout des doigts. « Comment arriver à prendre soin de la marge et des individualités tout en appliquant une mesure universelle, c’est la grande question. Comment écouter l’autre, qui vit la même situation mais différemment de nous. Présentement, ce serait important qu’il y ait des espaces pour que les gens puissent exprimer leur spécificité. Dans la durée de la pandémie, c’est lourd à porter. »

D’autant plus que les liens subtils sont rompus. Sophie Cabot cite le philosophe Emanuele Coccia, pour qui « on est tous reliés par l’air, et le souffle. En ce moment, on le comprend plus que jamais. On est obligés de bloquer nos bouches ; d’interrompre un souffle commun, de mettre un filtre réel. Et dans le corps, poursuit-elle, on sent l’effet du confinement et de ne plus pouvoir se rencontrer. La coupure. Les touchers, l’élan vers les autres, la spontanéité des rencontres ; ton foulard tombe de ton épaule, naturellement je le relèverais. Pas maintenant. On a besoin pourtant de ces petites choses-là pour vivre, grandir, se régénérer. » Pour être en lien. Pour rêver, autrement que dans des imaginaires cadrés (livres ou écrans). « Pour comprendre les autres, on a besoin de les voir vivre. L’empathie, ça ne tombe pas des arbres ; ça s’apprend, en rencontrant des gens, en les entendant parler, en dialoguant », de manière verbale et non verbale, dans le discours comme dans le mouvement, affirme la photographe.

 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Globalement sur la planète, l’ensemble de la population est confiné.

Pendant qu’on marche roule en tête le fait qu’il est bon de pouvoir « discuter en vrai ». Que les seules relations humaines hors des bulles résidentielles vécues ces jours-ci découlent toutes d’échanges commerciaux. Les courts « Ça va ? » des serveurs de café, des commis d’épicerie, des éducateurs des enfants. Les conversations plus substantielles, avec les thérapeutes ou les collègues de travail. On paye, ou on est payé, pour toute bribe de relation hors la famille. 

Cet effet sur les échanges, tout comme le discours officiel du gouvernement, draine des valeurs fortement conservatrices, estime Roseline Lambert, aussi autrice des Couleurs accidentelles. Le commerce avant tout, et comme relation sociale prioritaire. Les joies de la domesticité mises en avant (faire son pain ou ses tartelettes, « passer du temps en famille »). La monogamie. « L’histoire de la santé publique au Québec part des religieuses. Les enjeux sont scientifiques depuis longtemps, mais on sent aussi ce fondement religieux. Il y a eu un énorme changement dans les 15 dernières années : on a arrêté de moraliser, de seriner aux gens de ne pas boire, ne pas fumer, bien manger. Mais cette espèce de morale reste sous-jacente dans ce programme hygiénique pour le bien commun ; et les valeurs sur lesquelles cette morale est basée, il faut absolument pouvoir les critiquer. Dans le discours et la façon dont les mesures sont présentées, on ne tient pas compte de la diversité ni des différentes classes sociales. C’est troublant. »

Symboliques du confinement

Globalement sur la planète, l’ensemble de la population est confiné, résume Mme Lambert. Du jamais-vu. « Dans l’histoire, le confinement réfère à la prison, à l’asile psychiatrique, à la quarantaine. Historiquement, les gens confinés étaient ceux de la marge : criminels, figures du fou, enfermés parce qu’ils avaient fait quelque chose de pas correct socialement. Aujourd’hui, il y a un peu de ça dans le discours de la Santé publique : on n’a pas été corrects à Noël, on s’est trop rassemblés ; c’est pour ça qu’on se fait enfermer. La grogne vient de là, comme l’impression d’injustice. Elles sont fortes parce que les gens ont, dans beaucoup de cas, très bien respecté les mesures, fait des efforts. Et on leur tient ce même discours. La grande difficulté psychologique présentement, c’est ce sentiment d’être enfermé injustement par l’État. »

Se rendra-t-on à une nuit 52 ? Ou 138 ? Toujours la chanson de Christine and the Queens en tête : « Au petit matin c’est l’horizon qui penche / Je crois que le nombre lutte contre l’oubli / Et je hais déjà la triste nuit 53 ». « Dès qu’il ne fera plus noir à 20 h, ce sera intenable », prédit Mme Lambert, qui croit que le couvre-feu n’aurait pas pu se faire l’été. « C’est parce qu’il fait noir que ça se peut, le couvre-feu. »

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