Les itinérants de plus en plus ciblés par la police à Montréal

En 2018, un total de 8493 constats d’infraction ont été délivrés, à Montréal, à des personnes ayant pour adresse un organisme d’aide à l’itinérance, soit huit fois plus qu’en 1994, révèle une nouvelle étude menée par des chercheurs de l’Observatoire des profilages.
Photo: Annik MH de Carurel Archives Le Devoir En 2018, un total de 8493 constats d’infraction ont été délivrés, à Montréal, à des personnes ayant pour adresse un organisme d’aide à l’itinérance, soit huit fois plus qu’en 1994, révèle une nouvelle étude menée par des chercheurs de l’Observatoire des profilages.

La judiciarisation des personnes itinérantes et le profilage social ont fortement augmenté ces dernières années et atteignent de nouveaux sommets, selon une nouvelle étude menée par des chercheurs de l’Observatoire des profilages.

« L’étude montre que, plus que jamais, la judiciarisation fait partie des pratiques courantes du SPVM, au mépris de l’ensemble des politiques de lutte contre les profilages social et racial », concluent les auteurs du rapport dirigé par Céline Bellot, directrice de l’École de travail social de l’Université de Montréal et de l’Observatoire des profilages, en partenariat avec le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes (RAPSIM), le Centre de justice des Premiers Peuples de Montréal et la Clinique Droits Devant.

« Voilà un rapport inquiétant, d’autant plus dans le contexte actuel, où le gouvernement s’en remet au discernement des policiers dans l’application du couvre-feu », réagit Laury Bacro, organisatrice communautaire au RAPSIM, dans un communiqué de presse publié jeudi.

Plus que jamais, la judiciarisation fait partie des pratiques courantes du SPVM, au mépris de l’ensemble des politiques de lutte contre les profilages social et racial

 

Les chercheurs ont analysé plus de 50 000 constats d’infraction émis à Montréal entre 2012 et 2019 en vertu des règlements de la ville et de la Société de transport de Montréal (STM) à des personnes ayant pour adresse un organisme d’aide à l’itinérance. Les chercheurs évoquent des données « alarmantes » qui ne représentent que la « pointe de l’iceberg ».

Tendance à la hausse

Il s’agit du 4e volet de cette étude, qui a débuté il y a 25 ans. En 1994, les chercheurs avaient relevé 1054 constats d’infraction donnés à des personnes itinérantes. En 2018 — dernière année pour laquelle les chercheurs disposent de données complètes — ce nombre était huit fois plus élevé, avec un total de 8493 constats émis.

Le nombre de constats faits a augmenté rapidement au début des années 2000 pour arriver à un record de 7220 constats en 2009. Depuis, les chiffres étaient en baisse. Mais depuis 2014, on assiste à un renversement de la tendance. « En trois ans à peine, le nombre de constats émis a plus que doublé, passant de 3841 à 9580 », constatent les chercheurs.

Les chercheurs n’arrivent pas à expliquer cette hausse, d’autant plus que de nombreux services ont été mis en place dans la communauté (haltes-chaleur, centres de dégrisement, etc.) et que le SPVM dispose désormais d’équipes dédiées aux interventions en itinérance (EMRII) et de plans stratégiques en matière de profilage racial et social.

« Ces oscillations importantes soulèvent des interrogations sur les causes de la judiciarisation, car elle n’apparaît pas en lien à une augmentation du phénomène de l’itinérance et de ses transformations en regard de l’occupation des différents types d’espaces publics (rue, métro, etc.) ».

Le Service de police de la Ville de Montréal, qui a pris connaissance du rapport jeudi, voulait prendre le temps de l’analyser et n’était donc pas en mesure de le commenter.

Alcool et flânage

« La judiciarisation de l’itinérance tient essentiellement à la répression de la consommation et de l’ébriété », constatent les chercheurs. Ainsi, entre 2012 et 2019, 82,9 % des constats d’infraction délivrés à des personnes itinérantes en vertu du règlement sur la paix et l’ordre concernent la consommation d’alcool ou de drogue et l’ébriété publique. Le flânage constitue la troisième catégorie d’infraction la plus courante (10 %).

Les chercheurs constatent que de plus en plus d’infractions sont constatées dans le métro, particulièrement pendant les mois d’hiver. Plus de la moitié des infractions qui y sont constatées sont liées au fait de ne pas avoir payé son titre et plus de 12 % pour être étendu sur un banc ou sur le sol.

Les constats sont donnés à des hommes dans plus de 80 % des cas, mais la proportion de femmes augmente avec les années. C’est l’arrondissement de Ville-Marie qui gagne la palme du plus grand nombre de constats d’infractions donnés à des itinérants (68 %). Suivent, dans une moindre mesure, les arrondissements du Plateau-Mont-Royal (7,4 %), de Mercier-Hochelaga (5,9 %) et du Sud-Ouest (5,6 %).

Autochtones

Les personnes autochtones vivant dans la rue sont davantage ciblées par les policiers que dans les années précédentes, constatent également les auteurs. En 2018, cinq fois plus de constats d’infractions ont été délivrés à des personnes autochtones qu’en 2012. Le total des infractions concernant des itinérants autochtones représente 4 % de l’ensemble des constats analysés par l’équipe de chercheurs de l’Observatoire des profilages.

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En 2018, cinq fois plus de constats d’infractions ont été délivrés à des personnes autochtones qu’en 2012.

« Les données analysées révèlent une situation préoccupante pour les personnes en situation d’itinérance déclarant l’adresse d’un organisme autochtone, car elles indiquent une double discrimination, articulant profilage social et profilage racial », indiquent les auteurs.

Sur le terrain, Danielle Beaulieu, coordonnatrice au Centre de justice des Premiers Peuples de Montréal, constate elle aussi ce phénomène. « Ces dernières années, on a vu une quantité phénoménale de constats d’infractions. Que ce soit pour consommation d’alcool sur la voie publique ou pour mauvais usage du mobilier urbain, on en voit à tous les jours. »  

Onze postes en moins à l’accueil Bonneau

Au moment même où les besoins sont plus importants que jamais en itinérance, l’accueil Bonneau supprime 11 postes dans son équipe, révélait jeudi La Presse. L’organisme d’aide aux itinérants n’a pas souhaité accorder d’entrevue au Devoir, mais a néanmoins confirmé la nouvelle par courriel, affirmant qu’il s’agissait d’une réorganisation prévue pour améliorer l’efficacité de l’organisme.

« Le modèle actuel ne fonctionne pas et freine nos efforts pour réaliser notre mission », explique le directeur général Claude Vigneault.

Ce changement dans le modèle d’intervention est le fruit d’une « analyse approfondie » qui a permis à l’organisme de « mieux préciser le portrait actuel de l’itinérance », ajoute-t-il.

« Notre décision consiste à devoir ajuster notre modèle d’intervention en recentrant nos ressources pour mieux servir notre clientèle. »

Au total, ce sera six postes permanents d’intervention au Centre de jour de l’Accueil Bonneau et cinq postes temporaires au Grand Quai qui seront affectés, précise M. Vigneault. « Toutes ces personnes ont été invitées à se repositionner ou à demeurer sur la liste de rappel de l’Accueil Bonneau. »



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